Presses Universitaires de Vincennes

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<i>Bouvard et Pécuchet</i>, roman philosophique
  • Auteur(s) : Atsushi Yamazaki
  • Collection : Manuscrits Modernes
  • Nombre de pages : 288
  • Langues : Française
  • Paru le : 25/11/2022
  • EAN : 9782379242878
  • Caractéristiques
    • Support : Livre broché
    • ISSN : 0985-4894
    • CLIL : 4027 Etudes littéraires générales et thématiques
    • ISBN-10 :
    • ISBN-13 : 978-2-37924-287-8
    • EAN-13 : 9782379242878
    • Format : 137x220mm
    • Illustrations : Non
    • Édition : Première
    • Paru le : 25/11/2022
    •  
    • Support : PDF
    • ISBN-13 : 978-2-37924-288-5
    • EAN-13 : 9782379242885
    • Taille : 1 Mo
    • Protection : Marquage (water mark)
    • Illustrations : Non
    • Paru le : 25/11/2022
    •  

Bouvard et Pécuchet, roman philosophique

Une archéologie comique des idées au XIXe siècle

Flaubert, avec Bouvard et Pécuchet, invente un roman singulier, qui met en œuvre une archéologie ludique de « toutes les idées modernes ». Cette étude s’interroge sur la genèse de ce qu’il nomme le « comique d’idées ».

« Je crois qu’on n’a pas encore tenté le comique d’idées ». Flaubert résumait ainsi le projet de son dernier roman, Bouvard et Pécuchet. L’originalité du projet consiste dans l’invention d’une fable où les idées se rapprochent, se parlent, se contredisent, comme des personnages, avec et contre les deux protagonistes. L’exemple le plus éclatant d’un tel comique des idées est donné par le chapitre VIII du roman, où s’articulent étroitement trois champs aussi hétérogènes que la gymnastique, le magnétisme animal et la philosophie. Véritable travail d’archéologie épistémologique, « Bouvard et Pécuchet » forme une synthèse comique de l’histoire culturelle, scientifique et philosophique du XIXe siècle.

Auteur(s) :
Atsushi Yamazaki

SommaireRésuméExtrait(s)Collection/Abonnement

Mots-clés : Épistémologie | Flaubert | Magnétisme | Manuscrits | Philosophie | Roman | Scepticisme

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Sommaire

Dédicace                                                                                                         

Manuscrits de Bouvard et Pécuchet                                                     

Principes de transcription concernant
les manuscrits de Bouvard et Pécuchet et à la Correspondance 

Références à Bouvard et Pécuchet et à la Correspondance      

Introduction                                                                                

Première partie
L’usage des signes et la classification

Chapitre 1
Codification du monde                                                                            

Chapitre 2
Représentations du monde                                                                  

Chapitre 3
Lectures du monde                                                                                  

Chapitre 4
Classification zoologique                                                                       

Chapitre 5
Classification végétale                                                                            

Chapitre 6
Classification des gens                                                                           

Deuxième partie
Le magnétisme

Chapitre 7
Le dossier « Mysticisme-Magnétisme »                                            

Chapitre 8
Théories du magnétisme                                                                     

Chapitre 9
Pratiques du magnétisme                                                                   

Chapitre 10
Phénomènes et expériences du magnétisme                              

Chapitre 11
Débats entre magnétisme et hypnotisme                                     

Chapitre 12
Vers le mysticisme                                                                                  

Troisième partie
La philosophie

Chapitre 13
Le dossier « Philosophie »                                                                   

Chapitre 14
Gymnastique de l’esprit I                                                                     

Chapitre 15
Gymnastique de l’esprit II                                                                    

Chapitre 16
Causes finales, Spinoza, nihilisme                                                   

Chapitre 17
L’éclectisme et Hegel                                                                            

Chapitre 18
Scepticisme                                                                                              

Chapitre 19
Pesanteur, libre arbitre, mouvement                                              

Chapitre 20
Conception philosophique de la Copie                                            

 

Conclusion                                                                                                 

Bibliographie                                                                                            

Index des noms propres                                                                      

Résumé

« Je crois qu’on n’a pas encore tenté le comique d’idées ». Flaubert résumait ainsi le projet de son dernier roman, en menant l’intense travail documentaire qui alimente le récit encyclopédique de Bouvard et Pécuchet, mais aussi la Copie, monument des idées comiques, incluant le Dictionnaire des idées reçues. L’originalité du projet tient à l’invention d’une fable où les idées se rapprochent, se parlent, se contredisent, comme des personnages, avec et contre les deux protagonistes. L’exemple le plus éclatant d’un tel comique des idées est donné par le chapitre VIII du roman, où s’articulent étroitement trois champs aussi hétérogènes que la gymnastique, le magnétisme animal et la philosophie.

On trouvera dans le présent travail d’archéologie épistémologique, une synthèse comique de l’histoire culturelle, scientifique et philosophique du xixe siècle : débats sur le magnétisme animal, polémiques sur la dualité de l’âme et du corps, sur les causes finales et le scepticisme, versions contemporaines des grandes philosophies, de Descartes à Hegel et Spinoza. Fabriquer une archéologie des idées, à la fois comique et critique, tel est l’enjeu de pensée pour Flaubert dans son entreprise de « roman philosophique », contre l’autorité des idées reçues.

Né à Tokyo en 1975, Atsushi Yamazaki est docteur en langues et littératures françaises de l’Université Paris 8 et professeur à l’Université Chukyo (Nagoya, Japon). Spécialiste de Flaubert, il a participé à la publication numérique des manuscrits de Bouvard et Pécuchet.

Abstract

Extrait(s)

Introduction

 

Une « encyclopédie critique en farce 1 » : autour de cette formule flaubertienne tournent, depuis des décennies, toutes les études sur Bouvard et Pécuchet. Chacune d’entre elles se définit par l’accent qu’elle met sur tel ou tel composant de la formule, « encyclopédie », « critique » ou « farce ». Si l’accent est mis sur l’« encyclopédie », le roman apparaîtra comme une « revue de toutes les idées modernes 2 ». Il importe donc de consulter les livres que Flaubert a lus et annotés pour préparer son roman encyclopédique ; de repérer les sources documentaires de chaque paragraphe, chaque phrase, et même chaque mot ; et de reconstituer deux bibliothèques à la fois, celle de Flaubert et celle du roman. Aussi faut-il être à la fois archiviste, philologue et historien des idées, comme Flaubert lui-même dans sa préparation de Bouvard et Pécuchet.

Mais déjà dans les dossiers documentaires, les savoirs ne sont pas pris dans leur cohérence, dans leur intégralité, dans leur véracité, mais dans leur incohérence, dans leur fragilité, dans leurs contradictions. Une encyclopédie, certes, mais une encyclopédie à rebours, la négation même de toute tentative encyclopédique : une encyclopédie « critique ». L’examen « critique » de toutes les idées modernes, tel était le dessein du romancier.

Ce dessein implique donc de donner une importance primordiale à la visée du roman, et d’abord à l’efficacité critique de son dispositif, si l’on considère celui-ci dans son ensemble : dix chapitres qui constituent le « premier volume » et les deux chapitres inachevés qui devaient constituer le « second volume », comprenant la Copie, Le Dictionnaire des idées reçues et quelques autres pièces. Sur ce point, nous suivons l’édition qu’ont réalisée Anne Herschberg Pierrot et Jacques Neefs pour le tome 5 des Œuvres complètes de Flaubert dans la Pléiade, qui, en publiant la totalité des dossiers préparés pour la Copie, Le Dictionnaire des idées reçues et les autres pièces dans leur continuité avec les dix premiers chapitres, fait apparaître, en particulier dans les notes, les multiples connexions tissées entre les deux volumes de l’œuvre, dans ses trois régimes : récit, catalogue « raisonné », dictionnaire 3.

On ne peut parler de dispositif critique sans considérer la cible. Quelle est en effet la cible d’un tel dispositif critique ? Sans doute s’agit-il d’une question piège, mais difficilement contournable. Personne n’est visé, dit Sartre, sinon Gustave lui-même (« Étrange ouvrage ! plus d’un millier d’articles et qui se sent visé ? Personne. Ou plutôt si : un homme. […] C’est l’auteur lui-même 4 »), mais il oublie une chose cruciale : l’« auteur » du Dictionnaire des idées reçues, à la limite, n’est pas Flaubert, mais Bouvard et Pécuchet, autant qu’on puisse en juger d’après certains scénarios de la Copie (« leur copie », dit l’un d’eux). C’est justement là que se manifeste l’ambiguïté de la formule : « C’est l’histoire de ces deux bonshommes qui copient, une espèce d’encyclopédie critique en farce 5. » Peut-on considérer l’histoire de deux bonshommes qui copient comme une encyclopédie critique en farce ? Ou est-ce une histoire où deux bonshommes copient l’« encyclopédie critique en farce » ? Une virgule change tout. La même ambiguïté frappe une autre formule non moins célèbre que la précédente : « Le sous-titre serait : “Du défaut de méthode dans les sciences 6”. » Le « défaut de méthode » est-il celui des sciences (en ce sens, c’est une « encyclopédie de la Bêtise moderne 7 ») ou celui des deux « cloportes » de Flaubert (version de Taine : « deux escargots qui s’efforcent de grimper au sommet du Mont-Blanc 8 », ce qui veut dire que les sciences restent indemnes) ? Ou celui des deux côtés à la fois ? Cette question se conjugue le plus souvent avec d’autres questions complémentaires : Bouvard et Pécuchet sont-ils bêtes ? Au moins deviennent-ils peu à peu intelligents au fil de leur périple ? Toute étude orientée vers la dimension « critique » du roman encyclopédique tourne autour de telles questions, que celles-ci soient explicitement formulées ou pas. Décidément, on est confronté à une « œuvre étrange » (Sartre a ironiquement joué sur cette expression), qui est « arrangée de telle manière que le lecteur ne sache pas si on se fout de lui, oui ou non 9 ».

L’encyclopédie flaubertienne ne se réduit cependant pas à sa visée critique. Son aspect farcesque n’échappe à personne, l’encyclopédie critique « en farce ». En effet, en ce qui concerne la conception du roman, dont l’évolution se dessine lentement dans la Correspondance et les plans et scénarios, on pourrait sans doute parler d’un tournant comique, sans pouvoir pour autant en préciser la date. Mais un comique plus qu’une farce, qu’une satire, qu’un burlesque, mais un comique singulier : un « comique d’idées 10 ». Cette approche, orientée vers l’aspect « comique » du roman, cherche à rendre compte non pas des idées comiques, mais justement du « comique d’idées ». Autrement dit, c’est le scénario épistémologique comique des « idées modernes », leur dramatisation comique qui attire notre attention.

Dès lors s’impose une évidence : les trois approches que nous venons de dégager dans les études sur Bouvard et Pécuchet ne sont jamais dissociables ni en droit ni en fait. Autour de la conception flaubertienne du « comique d’idées » s’articulent inséparablement les trois dimensions du roman, « encyclopédie », « critique », « farce ». Il importe donc au plus haut point d’en démonter la « mécanique » en examinant les dossiers documentaires ainsi que les brouillons du roman (on se souvient de ce que le romancier raconte à propos de Madame Bovary et de ses manuscrits : « Tu verras par quelle mécanique compliquée j’arrive à faire une phrase 11 »). Notre étude se propose de montrer comment la mécanique du comique des idées est en œuvre dans Bouvard et Pécuchet et comment sa « poétique insciente 12 » est formée dans l’espace intertextuel des manuscrits.

Or l’« encyclopédie critique en farce » est aussi un « roman philosophique 13 ». Toute lecture orientée vers la modernité de Bouvard et Pécuchet est placée sous le signe de Queneau, Borges, Barthes, Foucault, tous révélateurs de ce que Flaubert entendait désigner par la « portée philosophique 14 » de son roman. La puissance de ce « roman philosophique » ne tient pas à une quelconque thèse qui y est soutenue par l’auteur (le roman se réduirait alors à une « dissertation philosophique 15 »), ni à la leçon qu’on pourrait tirer de la mésaventure des deux copistes, mais au fait que les discours de savoir et leur mémoire se trouvent déformés étrangement mais intégrés subtilement, au plus près du déroulement narratif, dans les paroles et les gestes des personnages, dans les détails des choses. Une telle intégration narrative de discours crée un espace fictionnel singulier où les notions philosophiques apparaissent comme de véritables personnages au même titre que les deux héros : il s’agirait de personnages conceptuels. Les idées, écrit Maupassant, « deviennent vivantes en eux et, comme des êtres, se meuvent, se joignent, se combattent et se détruisent », d’où se dégagera un « comique tout particulier, un comique intense 16 ». Tel est l’enjeu de pensée chez Flaubert dans son entreprise du « roman philosophique ».

Notre étude s’organise en trois parties.

Dans la première partie, nous nous proposons de rendre compte de la manière dont Bouvard et Pécuchet abordent les savoirs face au défilé ininterrompu des discours. Plus précisément, on s’interroge sur la manière dont ils s’approprient les savoirs, notamment sur deux modalités propres à leur apprentissage : l’usage des signes et la classification. Le propos de cette partie consiste à dégager quelques traits distinctifs de leur manipulation des savoirs, de leur usage des signes, de leur pulsion classificatoire, qui caractérisent tout leur parcours intellectuel.

La deuxième partie est consacrée à l’analyse de l’épisode du magnétisme du chapitre VIII du roman. Cet épisode doit sa configuration globale ainsi que ses détails spécifiques à divers éléments constitutifs de l’immense corpus du magnétisme. Les énoncés, démarches et réflexions de nos deux magnétiseurs sont riches d’implications culturelles et épistémologiques dans la mesure où ils renvoient tous à l’un ou l’autre des moments de l’histoire du magnétisme. Le propos de cette partie est donc de restituer à la fiction flaubertienne son enjeu et sa portée épistémologiques.

La troisième partie est destinée, dans un premier temps, à analyser le scénario épistémologique (la dualité de l’âme et du corps ou l’opposition entre le matérialisme et le spiritualisme, ce que nous appellerons la gymnastique de l’esprit) qui articule étroitement le moment magnético-mystique et le moment philosophique du chapitre VIII et, dans un second temps, à explorer la bibliothèque philosophique du roman dans son ensemble. Dans cette bibliothèque se trouvent convoqués divers philosophes, entre autres, Descartes, Pascal, Voltaire, Cousin, Hegel, Spinoza, Schopenhauer, Montaigne. Comment le romancier a-t-il procédé à la fabulation narrative de ce qu’il appelle les « grandes questions » métaphysiques comme les causes finales, le libre arbitre, le critérium de vérité ? Telle est la question centrale qui se posera dans la troisième partie.

Cependant, un travail préalable s’impose dans l’analyse du chapitre VIII du roman : il faut transcrire intégralement les notes de lecture figurant dans deux « dossiers » préparatoires au roman : le dossier « Mysticisme-Magnétisme » et le dossier « Philosophie ». Il faut également en dresser la bibliographie, replacer les références rassemblées dans leur contexte historique, culturel et intellectuel et retracer respectivement l’histoire de chaque discipline telle qu’elle s’y dessine. Cette procédure génétique permettra, d’une part, de reconstituer le travail documentaire de Flaubert, et, de l’autre, de mettre en lumière cet immense chantier qu’est la Copie. Il ne s’agit pas seulement de repérer les sources documentaires de tel ou tel passage du roman, mais aussi et surtout d’interroger sa dimension épistémologique, d’analyser les transformations narratives que Flaubert a fait subir à chaque élément documentaire en fonction de la « poétique insciente ». La conception de la prose narrative, en effet, avance en parallèle de cette exploration érudite. En règle générale, le moment de la documentation, chez Flaubert, n’est pas un simple préalable à l’œuvre. Le romancier, explorant la multiplicité des livres, relève inlassablement phrases, notions, arguments, théories, et cela au plus près d’une forme à trouver, dans l’avancée vers cet inconnu que sont les deux volumes de Bouvard et Pécuchet.

Il s’agit bien d’une « encyclopédie critique en farce ». Mais on imagine mal une encyclopédie, quelque farcesque qu’elle soit, qui mette dans le même panier les tables tournantes et la philosophie. Une mauvaise volonté de la part de l’écrivain, qui désire rabaisser « la philosophie, la plus belle des sciences 17 » par cette contiguïté incongrue ? Assurément non. Nous en disons brièvement quelques mots dès cette introduction, car on tend à considérer cette articulation burlesque comme la manifestation des idées comiques, non comme celle du « comique d’idées ».

Le livre de mon ami Renan ne m’a pas enthousiasmé comme il a fait du public. […] C’est beaucoup et je regarde comme une grande victoire pour la philosophie que d’amener le public à s’occuper de pareilles questions.

Connaissez-vous La Vie de Jésus du docteur Strauss ? Voilà qui donne à penser et qui est substantiel ! […] Quant à Mademoiselle La Quintinie… franchement, l’Art ne doit servir de chaire à aucune doctrine sous peine de déchoir ! On fausse toujours la réalité quand on veut l’amener à une conclusion qui n’appartient qu’à Dieu seul. Et puis, est-ce avec des fictions qu’on peut parvenir à découvrir la vérité ? L’histoire, l’histoire et l’histoire naturelle ! Voilà les deux muses de l’âge moderne. C’est avec elles que l’on entrera dans des mondes nouveaux. Ne revenons pas au Moyen Âge. Observons, tout est là. […] La rage de vouloir conclure est une des manies les plus funestes et les plus stériles qui appartiennent à l’humanité. Chaque religion, et chaque philosophie, a prétendu avoir Dieu à elle, toiser l’infini et connaître la recette du bonheur. Quel orgueil et quel néant ! Je vois, au contraire, que les plus grands génies et les plus grandes œuvres n’ont jamais conclu. Homère, Shakespeare, Goethe, tous les fils aînés de Dieu (comme dit Michelet) se sont bien gardés de faire autre chose que représenter. […] La barbarie du Moyen Âge nous étreint encore par mille préjugés, mille coutumes. La meilleure société de Paris en est encore à « remuer le sac » qui s’appelle maintenant les tables tournantes. Parlez du progrès, après cela ! Et ajoutez à nos misères morales les massacres de la Pologne, la guerre d’Amérique, etc. 18

Si nous reproduisons un long passage de cette fameuse lettre, mille fois citée, ce n’est pas pour souligner les traits distinctifs de l’esthétique de Flaubert (l’art pour l’art, la poétique représentative), ni sa philosophie (une certaine forme de scepticisme qui refuse de conclure et qui ne prétend pas posséder la vérité), ni sa méthode empirique (la primauté donnée à l’observation) ; mais pour constater un fait qui peut paraître quelque peu surprenant : la plupart des matières abordées par Bouvard et Pécuchet se trouvent évoquées dans cet extrait : l’histoire naturelle, entendue au sens de sciences (chap. III), l’histoire (chap. IV), la littérature (chap. V), la politique, « les massacres de la Pologne, la guerre d’Amérique » (chap. VI), la philosophie (chap. VIII), la religion (chap. IX), sans oublier les tables tournantes, un des multiples avatars du magnétisme (chap. VIII). Il n’y a donc que deux maillons manquants : l’agriculture (chap. II), l’éducation (chap. X). Cette concordance n’a-t-elle pas de quoi étonner le lecteur du dernier roman de Flaubert ? Ce n’est pourtant pas tout. Les noms propres qui y sont inscrits viennent renforcer cette concordance. D’abord Homère et Shakespeare : Bouvard et Pécuchet lisent la critique formulée à leur égard. Il en est de même pour George Sand (c’est Bouvard qui la critique). Pour ce qui est de Renan et de Strauss, certes, leur nom n’apparaît pas dans le roman ; en revanche, on sait que Flaubert prendra des notes sur l’ouvrage de Renan cité dans cette lettre et que le nom de Strauss est annoté à plusieurs reprises dans les brouillons du chapitre IX. En ce sens, la référence à Mademoiselle La Quintinie est aussi significative, parce qu’il s’agit d’un roman épistolaire tout au long duquel George Sand développe le débat qui oppose constamment la philosophie à la religion.

La philosophie et la religion, dans l’esprit de Flaubert, sont jumelles dans leurs prétentions respectives à détenir un « Dieu à elle[s] ». Le même diagnostic réapparaîtra dans une lettre écrite au début du mois de mars 1879, à savoir au moment précis où le romancier se documente simultanément sur les trois derniers chapitres : « Ce qui m’indigne ce sont ceux qui ont le bon Dieu dans leur poche 19. » Ici comme ailleurs, la « rage de vouloir conclure » est à l’origine de l’illusion du « bon Dieu dans la poche », ce qui expliquerait l’enchaînement du chapitre de la philosophie et de celui de la religion dans l’encyclopédie flaubertienne. À moins que cet enchaînement, somme toute, ne soit fondé en termes épistémologiques, comme en témoignent indirectement, d’un côté, la manière dont Flaubert invoque deux « philosophes », Renan et Strauss (« une grande victoire pour la philosophie que d’amener le public à s’occuper de pareilles questions »), de l’autre, l’inlassable débat développé dans le roman de Sand (lequel, d’ailleurs, ne fait que reprendre le débat séculaire opposant les deux camps).

Et pourtant, à vrai dire, rien d’étonnant dans cette concordance qui semble s’établir entre la fiction et l’écrit épistolaire, puisque Flaubert avait déjà rédigé la première ébauche de l’histoire de ses deux « cloportes » dans le Carnet 19 (daté entre décembre 1862 et juin 1863 20) : ces derniers l’ont habité et l’habitent sans doute toujours lorsqu’il adresse sa lettre à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie.

Reste à expliquer la présence des tables tournantes. Pourquoi ce « remuer le sac » ? et justement à côté de la philosophie et de la religion ? La première explication est qu’aux yeux de Flaubert les tables tournantes représentent la barbarie moderne qui vient battre en brèche l’idée de « Progrès » (« Parlez du progrès, après cela ! »). Autrement dit, ce « remuer le sac » constitue une preuve tangible et risible du fonctionnement de l’« éternelle horloge de bêtises 21 » au même titre que l’Immaculée Conception : « Quand le peuple ne croira plus à l’Immaculée Conception, il croira aux tables tournantes 22. » Flaubert aurait pu mettre, à la place de l’Immaculée Conception, des idées métaphysiques comme les idées innées, la création providentielle, l’origine des idées, l’immortalité de l’âme, bref, autant d’idées qu’il soumettra à l’épreuve dans son dernier roman (« Faire rire avec la théorie des idées innées 23 ! »). Quoi qu’il en soit, une telle explication, bien qu’elle soit assez plausible, ne rend pas pleinement compte de l’enchaînement, apparemment aléatoire, entre la philosophie et le magnétisme (les tables tournantes), encore moins de l’originalité du scénario épistémologique qui ordonne le chapitre VIII du roman. L’un des objectifs de notre étude est précisément de rendre compte en détail de tous les éléments épistémologiques qui s’y assemblent subtilement.

Or cette lettre se termine par le passage qui contient la phrase suivante : « Ou bien “abêtissez-vous”, comme dit Pascal. » Voilà une autre concordance avec Bouvard et Pécuchet où, même si le nom de Pascal n’apparaît pas dans les dix premiers chapitres du roman (il est cependant présent à plusieurs reprises dans les citations retenues pour la Copie), on trouve plusieurs allusions dans le chapitre VIII (ainsi qu’au chapitre IX), notamment au moment sceptique du parcours philosophique des deux bonshommes. Comme l’annote l’éditeur de la Correspondance de Flaubert, c’est une allusion au fameux passage des Pensées : « Suivez la manière par où ils ont commencé : c’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et abêtira 24 » (« Le discours de la machine »). On sait que ce texte donna lieu à de multiples controverses. Cela dit, la notion pascalienne d’« abêtir » constitue à elle seule une problématique de grande envergure, qui dépasse largement le cadre de cette introduction. Mais signalons tout de même ceci : certains étymologistes considèrent que le verbe « abêtir » chez Pascal vient de Montaigne et que la phrase renvoie vraisemblablement à celle de ce dernier, que personne n’ignore : « Il nous fault abbestir pour nous assaigir » (Les Essais, livre II, chapitre XII, « Apologie de Raymond Sebond »). On ne tire pas cette citation de Montaigne, mais de Flaubert ; citons les mots qui la précèdent et ceux qui lui succèdent : « Montaigne mon vieux Montaigne disait : “Il nous fault abbestir pour nous assaigir.” Je suis toujours si abbesti que ça peut passer pour sagesse et même pour vertu 25. » Environ huit mois plus tard, le jeune Flaubert sera terrassé par la « crise des nerfs » : une certaine manière, chez Gustave, de s’« abbestir » pour échapper à la route tracée par son père et faire de la littérature sa religion à lui. La thématique de l’« idiot de la famille » se conjugue ainsi avec celle du devenir animal flaubertien. Quoi qu’il en soit, il faut constater ce point crucial : on ne comprend pas l’enjeu du devenir animal ou de l’abêtissement flaubertien si l’on ne prend pas en compte l’influence de la lecture des Essais. Or ce n’est pas seulement Pascal qui est implicitement convoqué au moment sceptique du roman, mais également Montaigne. De même que le moment sceptique du roman n’est autre que le moment montaignesque, de même le moment antifinaliste n’est autre que le moment spinoziste, autant d’hypothèses qu’on se propose de démontrer dans la troisième partie.


1. Lettre à Edma Roger des Genettes, 19 août 1872, Corr., t. 4, p. 559.

2. Lettre à Gertrude Tennant, 16 décembre 1879, Corr., t. 5, p. 767.

3. Les éditions précédentes ne présentent la plupart du temps qu’un choix de citations et Le Dictionnaire des idées reçues comme des sortes de « curiosités » devenant presque autonomes. Celles éditant soit la Copie, soit le Dictionnaire des idées reçues comme des ensembles ayant leur unité ont le même effet de séparation.

4. Jean-Paul Sartre, L’Idiot de la famille. Gustave Flaubert de 1821 à 1857, nouvelle édition revue et complétée, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de philosophie », 1988, 3 vol., t. 1, p. 635.

5. Lettre à Edma Roger des Genettes, 19 août 1872, Corr., t. 4, p. 559.

6. Lettre à Gertrude Tennant, 16 décembre 1879, ibid., t. 5, p. 767. La suite du passage cité n’est pas moins révélatrice de la conception du roman : « Bref, j’ai la prétention de faire une revue de toutes les idées modernes. […] Ceux qui lisent un livre pour savoir si la baronne épousera le vicomte seront dupés, mais j’écris à l’intention de quelques raffinés. »

7. Lettre à Adèle Perrot, 17 octobre 1872, ibid., t. 4, p. 590.

8. Lettre à Ivan Tourgueneff, non datée, citée dans Claude Digeon, Le Dernier Visage de Flaubert, Paris, Aubier, 1946, p. 66-67.

9. Lettre à Louis Bouilhet, 4 septembre 1850, Corr., t. 1, p. 679.

10. Lettre à Edma Roger des Genettes, 2 avril 1877, ibid., t. 5, p. 213.

11. Lettre à Louise Colet, 15 avril 1852, ibid., t. 2, p. 71.

12. Lettre à George Sand, 2 février 1869, ibid., t. 4, p. 15.

13. Lettre à Edmond de Goncourt, 11 février 1880, ibid., t. 5, p. 824.

14. Lettre à sa nièce Caroline, 8 mars 1880, ibid., p. 857.

15. Lettre à Edma Roger des Genettes, 15 (?) avril 1875, ibid., t. 4, p. 920.

16. Guy de Maupassant, « Bouvard et Pécuchet », publié dans le supplément du Gaulois, 6 avril 1881, dans Gustave Flaubert, éd. Didier Philippot, Paris, PUPS, « Mémoire de la critique », p. 517.

17. Lettre à Ernest Chevalier, 11 octobre 1839, Corr., t. 1, p. 52. La suite du passage cité annonce à grands traits l’enchaînement narratif du moment philosophique du roman. C’est le dégoût causé par l’étude de l’éclectisme (Charles-Auguste Mallet, l’auteur du manuel dont Flaubert parle ici et qui lui enseigna la philosophie au collège) qui pousse les deux bonshommes au scepticisme (Montaigne) : « […] celle qui est la fleur, la crème, le suprême, l’excrément de toutes les autres, et la troisième édition du fameux manuel enrichie d’une couverture de papier rose et de nouveaux plagiats. Tout cela me bastonne à en avoir les os rompus. Mais je me récrée à lire le sieur de Montaigne dont je suis plein, c’est là mon homme. » D’ailleurs, ces lignes répondent parfaitement à l’impératif imposé par Le Dictionnaire des idées reçues : « Philosophie. On doit toujours en ricaner » (p. 1181).

18. Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, 23 octobre 1863, Corr., t. 3, p. 352-353.

19. Lettre à Edma Roger des Genettes, 13 mars 1879, ibid., t. 5, p. 564. On retrouve la même formule dans une lettre également datée de 1879 : « Et on a eu raison de reprocher l’Être suprême à ce calotin de Robespierre, car celui qui est dans les secrets de l’Être suprême, et qui croit avoir le bon Dieu dans sa poche, va loin ! » (Lettre à Maxime Du Camp, 13 novembre 1879, ibid., p. 740.)

20. Gustave Flaubert, Carnets de travail, éd. Pierre-Marc de Biasi, Paris, Balland, 1988, p. 247-303.

21. Lettre à Louise Colet, 26 mai 1853, Corr., t. 2, p. 334.

22. Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, 16 janvier 1866, ibid., t. 3, p. 479.

23. Lettre à Edma Roger des Genettes, 15 juillet 1879, ibid., t. 5, p. 678.

24. Pascal, Pensées, Paris, Librairie générale française, « Le Livre de poche », 2000, p. 464-465.

25. Lettre à sa sœur Caroline, 11 mai 1843, Corr., t. 1, p. 158.

Manuscrits Modernes

Présentation

Riche d'une dizaine de titres, cette collection développe une entreprise spécifique : explorer systématiquement, chez les écrivains des XVIII-XXe siècles, les traces de l'invention littéraire que les manuscrits permettent de déchiffrer, dans leur état matériel comme dans leur étagement multiple. La génétique textuelle se trouve ainsi mise à double épreuve : celle des singularités auctoriales, celle des histoires et inventaires d'archives.

« Les chantiers de la génétique textuelle »

Sous la direction d'Anne Herschberg Pierrot et Jacques Neefs