Presses Universitaires de Vincennes

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Agota Kristof, écrivaine translingue
  • Auteur(s) : Sara De Balsi
  • Collection : Littérature Hors Frontière
  • Nombre de pages : 302
  • Langues : Française
  • Paru le : 17/10/2019
  • EAN : 9782379240492
  • Caractéristiques
    • Support : Livre broché
    • ISSN : 1962-1728
    • CLIL : 3435 LITTÉRATURE GÉNÉRALE
    • ISBN-10 : 2-37924-049-3
    • ISBN-13 : 978-2-37924-049-2
    • EAN-13 : 9782379240492
    • Format : 137x220mm
    • Poids : 442g
    • Illustrations : Non
    • Paru le : 17/10/2019
    •  

Agota Kristof, écrivaine translingue

Ce livre propose une lecture d’Agota Kristof à la lumière de sa situation d’écrivaine translingue.

Agota Kristof est une auteure pour laquelle le français est une langue apprise tardivement et par une démarche individuelle. L'ouvrage prend en compte l’ensemble de son œuvre, y compris ses poèmes hongrois, de publication récente, qui n’ont pas encore fait l’objet d’étude.
Le translinguisme, mode d’existence ainsi que thème constant de l’œuvre, constitue un accès privilégié aux textes. Il permet d’interroger les positionnements de l’auteure, les transformations de sa poétique, ses stratégies d’écriture, et de démontrer que l’expérience du changement de langue – de vie et d’écriture – a contribué de manière décisive à l’élaboration de la poétique de l’auteure.

Auteur(s) :
Sara De Balsi

SommaireRésuméExtrait(s)Collection/Abonnement

Mots-clés : Autotraduction | Exil | Imaginaire des langues | Langues | Littérature | Traduction | Translinguisme

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Sommaire


Avant-propos   
Introduction   


I. Comment devient-on Agota Kristof ?  

Un double écart. Kristof 
dans le champ littéraire français   
Une écrivaine « traduite »   
Élaboration d’une posture   


II. La langue et ses fictions  

La langue ennemie   
Un monolinguisme paradoxal   
Les voies de l’autotraduction   


III. Langues, genres et style  

Continuité des genres   
De l’imaginaire des langues 
à l’imaginaire des genres littéraires   
Poèmes et romans. Deux styles opposés ?  

 
IV. L’écrivaine isolée  

Isolement et paratopie   
Des scénographies déroutantes  
Une œuvre sans modèles ?   


V. Écrire la frontière 

Les représentations de la frontière   
Le franchissement de la frontière  
La frontière comme violence   


Conclusion   
Bibliographie   
Index  

Résumé

Comment l'expérience du changement de langue - de vie et d'écriture - a contribué de manière décisive à l'élaboration de la poétique d'Agota Kristof ?
Sara De Balsi répond en abordant l’œuvre de l'écrivaine hongroise, exilée en Suisse romande, à partir de la dimension peu exploitée du translinguisme. Comment l'auteure en vient-elle à écrire en français, une langue qu'elle ne connaissait pas avant son exil ? Quelles conséquences ce choix comporte-t-il sur le plan littéraire ?
Mode d'existence ainsi que thème constant de l’œuvre, le translinguisme constitue un accès privilégié aux textes d'Agota Kristof. C'est par ce prisme que Sara De Balsi examine l'imaginaire des langues et de la traduction de l'auteure, propose une analyse sociologique et sociodiscursive de l’œuvre, étudie son cheminement à travers les genres et interroge la place, en son sein, du thème fondamental de la frontière.

 

Sara De Balsi est docteure en littérature française et comparée de l'université de Cergy-Pontoise. Son champ de recherche principal est la littérature translingue. Elle a publié une étude sur le théâtre d'Agota Kristof (Trois pièces d'Agota Kristof, Infolio, «Le Cippe», 2016, avec Rennie Yotova) et a codirigé l'ouvrage Le choix d'écrire en français. Études sur la francophonie translingue (Encrage, 2016, avec Cécilia Allard).

Abstract

Extrait(s)

Avant-propos :

Sara De Balsi

Quand je lus pour la première fois la Trilogie des jumeaux d’Agota Kristof, je fus frappée, comme tant d’autres, par l’extrême sobriété, l’économie des moyens et en même temps la complexité structurelle de la narration – ce mécanisme parfait dont le lecteur finit par être la victime ; mais ce qui me stupéfia était la parfaite coïncidence entre la violence du récit et la violence faite à la langue, qui me semblait en lien étroit avec l’expérience linguistique singulière de l’auteure, celle d’un apprentissage tardif et difficile de sa langue d’écriture.

Le présent ouvrage poursuit cette intuition première, en proposant une lecture d’Agota Kristof à la lumière de sa situation d’écrivaine francophone translingue : une auteure pour laquelle le français est une langue seconde apprise tardivement et par une démarche individuelle, en l’absence d’une communauté linguistique d’origine partiellement ou totalement francophone.

Le translinguisme, mode d’existence ainsi que thème constant de l’œuvre, constitue un accès privilégié aux textes. Par son prisme, dans les cinq chapitres qui forment ce volume, j’examine l’imaginaire des langues et de la traduction de l’auteure, je propose une analyse sociologique et socio-discursive de l’œuvre, j’étudie son cheminement à travers les genres et interroge la place, en son sein, du thème fondamental de la frontière.

Cet ouvrage est issu d’une partie de ma thèse, intitulée La Francophonie translingue à l’épreuve d’Agota Kristof, soutenue à l’université de Cergy-Pontoise le 4 décembre 2017.

Je remercie les Archives nationales suisses de Berne et en particulier Marie-Thérèse Lathion, ancienne responsable du fonds Agota Kristof, pour m’avoir permis de consulter dans les meilleures conditions possibles les manuscrits kristoviens en avril 2014.

Ce livre est dédié à Riccardo Barontini, pour son soutien indéfectible, pour sa confiance et sa patience, pour son aide, pour son humour, pour sa capacité d’imaginer et de me faire imaginer chaque jour mille autres vies possibles.

 

Introduction :

Sara De Balsi

La fluidité atavique m’est étrangère. C’est là une nouvelle condition pour la langue elle-même. La fluidité atavique n’est plus qu’un des modes de l’expression de la langue, elle n’en résume pas le « secret ».

Édouard Glissant 1

Souvent étudiée comme écrivaine déracinée, exilée voire traumatisée, Agota Kristof ne l’est pas encore assez comme écrivaine francophone, et très peu comme écrivaine francophone translingue. La question du changement de langue est néanmoins très présente, à la fois dans son œuvre romanesque, dont l’écriture en langue étrangère est l’un des thèmes principaux, dans son récit autobiographique, centré sur son rapport à l’écriture, et dans ses interventions publiques, qui répondent souvent à la question, fréquente pour les écrivains francophones, « pourquoi écrivez-vous en français ? ».

Si la critique a négligé cet aspect fondamental, c’est, me semble-t-il, en raison de la singularité d’Agota Kristof dans le panorama francophone et translingue contemporain, qui se manifeste par deux caractéristiques particulièrement frappantes : d’une part, une œuvre parfaitement monolingue, là où les textes francophones mettent le plus souvent en scène, par différents moyens, le contact linguistique dont ils sont issus ; d’autre part, un discours résolument à contre-courant de l’imaginaire « classique » de la langue française, tel qu’il est souvent réinvesti par les écrivains translingues, fondé sur les idées de clarté, de logique, d’universalité et de richesse de cette langue, ainsi que sur son potentiel de langue « de liberté ».

Malgré ces particularités, l’expérience du changement de langue – de vie et d’écriture – a contribué de manière décisive à l’élaboration de la poétique de l’auteure.

La littérature francophone translingue

On observe à partir de la fin des années 1980 l’émergence en France de nombreux textes problématisant en leur sein le changement de langue effectué par l’auteur et, de ce fait, le rendant non seulement visible, mais central. Cela n’advient pas en marge de la production littéraire de leur auteur (comme c’était le cas pour les écrivains translingues des générations précédentes, tel Cioran), mais dans des essais, des fictions et des autobiographies. Des textes pionniers de ce point de vue sont l’essai Étrangers à nous-mêmes de Julia Kristeva (1988) et le roman autobiographique Paris-Athènes de Vassilis Alexakis (1989). Au cours des années 1990, des œuvres de ce type accèdent à la reconnaissance littéraire ; en 1995, Le Testament français d’Andreï Makine remporte les prix Goncourt, Goncourt des lycéens et Médicis, ce dernier ex aequo avec Alexakis pour La Langue maternelle. Depuis, le changement de langue et le choix d’écrire dans la langue étrangère ont trouvé une large place dans de nombreux romans, récits autobiographiques et essais, ainsi qu’une vaste reconnaissance.

Comment en vient-on à écrire dans une langue étrangère ? Par quoi ce choix peut-il être motivé ? Quelles conséquences comporte-t-il sur le plan esthétique ? Certains textes se configurent précisément comme des réponses à ces questions : on pense à des œuvres autobiographiques telles que Nord perdu de Nancy Huston 2, Le Dialogue de François Cheng 3 et Une langue venue d’ailleurs d’Akira Mizubayashi 4.

Dans d’autres textes la question du changement de langue et de langue d’écriture se pose à l’intérieur d’un cadre plus vaste : celui d’une narration – plus ou moins autobiographique – ou d’un essai. Chez certains – on pense à des ouvrages de Jorge Semprun 5, Hector Bianciotti 6, Vassilis Alexakis 7, ou encore de Brina Svit 8, Maria Maïlat 9, Chahdortt Djavann 10 et Rouja Lazarova 11 – c’est la problématique de l’écriture en langue étrangère qui prime ; d’autres, comme Milan Kundera dans L’Ignorance 12, mettent en scène le changement de langue et ses implications dans la vie des personnes exilées. Les textes d’Agota Kristof, notamment ses romans Le Troisième Mensonge et Hier ainsi que son récit autobiographique L’Analphabète, problématisent à la fois le changement de langue et l’écriture en langue étrangère.

Cette nouvelle visibilité des écrivains francophones translingues 13 s’est traduite par une série de tentatives critiques pour les appréhender en tant qu’objet unitaire.

Dans l’introduction de Poétiques francophones, Dominique Combe est le premier à attirer l’attention sur l’existence d’une « francophonie individuelle 14 ». Pour Combe, des écrivains ayant écrit une partie de leur production en français, tels que Beckford, Wilde, Beckett, Rilke, Strindberg, Istrati, Cioran, avec leurs œuvres en français « remettent en question le postulat selon lequel il n’y a de francophonie que collective 15 ». Ces observations introductives ainsi que le chapitre spécifiquement consacré au changement de langue 16 ont ouvert une réflexion qui a donné lieu à un certain nombre d’études sur la question, chacune d’elles proposant une dénomination différente pour son objet. Le premier de ces ouvrages, Singularités francophones ou choisir d’écrire en français, par Robert Jouanny, paru en 2000, livre une série d’études consacrées à des auteurs particuliers, mais renonce à formuler une théorie générale pour souligner la spécificité irréductible de chaque « singularité » examinée 17. En 2005, dans Les Exilés du langage, Anne-Rosine Delbart propose pour cet ensemble d’écrivains la définition d’« écrivains français venus d’ailleurs », où l’adjectif « français » est entendu non pas au sens géographique mais – avec un refus du terme « francophone » – au sens linguistique : « un écrivain qui écrit en français, qu’il soit de nationalité française ou non 18 ». Dans Langue française, langue d’adoption, Véronique Porra, évitant à son tour l’adjectif « francophone », définit son corpus d’étude comme « les écrivains allophones d’expression française 19 ». Enfin, les travaux récents d’Alain Ausoni reprennent le néologisme « translingue » introduit par le chercheur états-unien Steven G. Kellman dans The Translingual Imagination 20, en l’adaptant « pour référer au phénomène d’une écriture acquise tardivement 21 ». Dans Mémoires d’outre-langue, Ausoni élabore une typologie fondée sur la relation des écrivains translingues à la langue française telle qu’elle est rejouée dans l’écriture de soi, genre largement investi 22.

Je reprends, pour ma part, l’adjectif translingue dans l’acception que lui donne Ausoni d’un passage (trans-) tardif et non nécessairement définitif d’une langue à l’autre, et je l’associe plus directement aux littératures francophones, avec lesquelles les écrivains translingues partagent nombre de caractéristiques : renvoi par l’institution littéraire à une situation d’illégitimité dans la langue, problématisation du choix du français, condition d’insécurité voire de surconscience linguistique, élaboration d’un métadiscours sur la langue et sur la traduction, thématisation des langues et de la traduction, en lien étroit avec les questions de l’identité, de l’étrangeté et de l’exil, dans les œuvres littéraires 23.

Parmi les études consacrées jusqu’ici aux écrivains francophones translingues, celle d’Ausoni est la seule à consacrer un chapitre à l’œuvre d’Agota Kristof (bien qu’en se limitant à son récit autobiographique L’Analphabète) 24, tandis que les autres se bornent à en relever la singularité (Combe, Jouanny, Delbart) ou l’excluent de leur corpus en raison de sa marginalité géographique par rapport à la France (Porra).

Étudier Agota Kristof en tant qu’écrivaine translingue me semble en revanche nécessaire, non pas pour souligner la singularité de son expérience biographique ou de son écriture, mais, au contraire, pour dé-singulariser sa démarche, en l’insérant dans une réflexion plus vaste sur le choix d’écrire en français et sur ses conséquences esthétiques et poétiques. Loin d’être un principe explicatif de l’œuvre, son appartenance à la francophonie translingue constituera un point de départ pour son questionnement. J’interrogerai par ce biais les positionnements de l’auteure, les transformations de sa poétique, ses stratégies d’écriture.

Cartographie de la critique

Née en 1935 à Csikvánd, dans le nord-ouest de la Hongrie, Agota Kristof grandit avec ses parents et ses deux frères à Kőszeg, près de la frontière avec l’Autriche. C’est de là qu’elle quitte la Hongrie pendant l’insurrection de 1956, avec son mari et sa fille d’à peine quatre mois. Ils s’installent en Suisse romande, dans le canton de Neuchâtel, où Kristof apprend le français, qu’elle ne connaissait pas auparavant et qui deviendra, après une période de coexistence avec le hongrois, sa seule langue d’écriture littéraire. Au cours des années 1970, elle se lance dans l’écriture de pièces pour le théâtre et pour la radio ; en 1986 elle publie aux éditions du Seuil Le Grand Cahier, premier volet d’une trilogie romanesque au succès mondial.

Composée d’une dizaine de pièces de théâtre, de quatre romans, d’un recueil de nouvelles 25, un récit autobiographique 26 et un recueil bilingue de poèmes publié à titre posthume 27, l’œuvre kristovienne rencontre l’intérêt à la fois d’un vaste public (elle est traduite en une trentaine de langues et a donné lieu à deux adaptations cinématographiques 28) et de la critique internationale. Agota Kristof s’est éteinte à Neuchâtel en 2011.

Une rapide cartographie de l’ensemble des études existantes me permettra de mettre en lumière les acquis et les manques d’une critique kristovienne en devenir. Je passerai en revue d’abord les études qui envisagent l’œuvre de Kristof dans sa singularité, ensuite celles qui l’insèrent dans un ensemble.

*

Il existe cinq monographies consacrées à l’œuvre kristovienne, dont trois exclusivement à la Trilogie des jumeaux, une au théâtre et une à l’ensemble de son œuvre 29. Toutes se concentrent en grande partie sur ses thèmes essentiels : le déracinement, l’exil, le dédoublement identitaire, le mensonge et la manipulation, la survie dans le système totalitaire, l’écriture. Ces études s’attardent en outre sur la question complexe du genre littéraire des trois volets de la Trilogie.

Le translinguisme est traité en tant qu’aspect biographique, sans qu’une enquête approfondie ne soit menée sur ses conséquences poétiques. Rennie Yotova traite la « question de la langue » à des moments précis de son ouvrage 30, dont le but principal demeure le traitement des grands thèmes de la Trilogie des jumeaux ; l’étude consacrée au théâtre présente, quant à elle, une section sur le translinguisme de l’auteure, pour se concentrer sur la phase théâtrale de son œuvre comme moment d’appropriation et d’expérimentation linguistiques 31.

La monographie de Simona Cutcan propose une lecture de l’ensemble de l’œuvre kristovienne fondée sur des propositions critiques issues des gender studies. La chercheuse essaie de démontrer que « les niveaux plus profonds de signification chez Kristof se focalisent sur l’interrogation des rôles de genre 32 ». Sans se laisser décourager par le discours de l’auteure, qui refuse avec véhémence l’étiquette d’« écriture féminine 33 », Cutcan rend compte de la présence d’un certain nombre de femmes révoltées dans l’œuvre kristovienne, notamment dans la pièce La Clé de l’ascenseur et dans les nouvelles « L’invitation » et « La hache ».

La plupart des articles ou chapitres d’ouvrages collectifs consacrés à Agota Kristof abordent l’œuvre dans sa singularité, reproduisant assez souvent, au moins en partie, son discours 34. Je retiens ici les analyses les plus significatives réalisées à partir d’approches originales.

Hélène Vexliard 35 a proposé une lecture psychanalytique suggestive du Grand Cahier, dans laquelle l’expérience totalitaire est envisagée comme le grand traumatisme historique ayant structuré l’œuvre kristovienne. La situation translingue de l’auteure est malheureusement passée sous silence tout au long de l’analyse.

Les catégories de littérature de témoignage et de récit de survivance, par le prisme de ce qu’on désigne largement par l’expression trauma theory, ont donné lieu à des analyses remarquables. En étudiant les textes dans leur dimension de récits cliniques, cependant, ces analyses mettent entre parenthèses les aspects linguistiques et littéraires, comme c’est le cas dans l’article de Christiane Kègle et Claudie Gagné consacré à l’analyse du roman La Preuve comme « récit de survivance 36 ».

Enfin, l’analyse génétique du fonds Kristof conservé aux Archives littéraires suisses a donné lieu à quelques contributions intéressantes. Les études des manuscrits et tapuscrits de l’auteure 37 élucident le processus de création ; cependant, les archives n’ont jamais été prises en compte dans un questionnement plus large, qui prendrait en considération les brouillons en vue d’une appréhension globale de l’œuvre.

*

Les présupposés mêmes de l’histoire littéraire nationale sont remis en question par des écrivains migrants, transnationaux, translingues comme Kristof ; il existe néanmoins des tentatives d’insertion de son œuvre dans l’histoire de la littérature, à la fois en Suisse et Hongrie.

Agota Kristof figure dans l’Histoire de la littérature en Suisse romande de Roger Francillon. Cependant, son intégration à l’histoire littéraire romande ne va pas sans quelques difficultés, comme en témoigne une collocation différente de l’œuvre kristovienne entre l’édition de 1999 et celle de 2015 de cet ouvrage. En effet, dans la première édition, Kristof est rangée parmi les « figures de l’exil », à côté d’Anna Cuneo, Micha Sofer, Pierre Katz, Mireille Kuttel, Adrien Pasquali, écrivains d’origine étrangère qui « se rejoignent […] dans une manière problématique de considérer l’espace, le rapport à la langue et l’histoire 38 ». Dans le même chapitre sont rangés des écrivains qui, sans être originaires d’un autre pays ou d’une autre langue, « se posent aussi la question de l’origine, de l’identité et de la communication 39 ». Dans l’édition de 2015, ce chapitre disparaît, remplacé par un autre, « De l’exil à l’écriture », focalisé sur un ensemble d’auteurs de l’extrême contemporain 40. L’œuvre de Kristof est traitée à deux reprises : les pièces sont mentionnées rapidement dans le chapitre consacré au théâtre 41, tandis que les romans figurent, assez étonnamment, dans un chapitre consacré au roman de formation, à l’intérieur d’une section intitulée « Exils et dépaysements 42 ». Ce changement de place d’une édition à l’autre est emblématique des difficultés que pose l’insertion de l’œuvre kristovienne dans la littérature romande, insertion qui ne semble envisageable que par le prisme de l’exil 43.

En Hongrie, l’appropriation des auteurs exilés dont l’œuvre est écrite dans une langue étrangère est particulièrement problématique. Si un débat a existé, entre 1989 et les années 2000, sur l’intégration au canon national de la « littérature hongroise de l’Ouest », produite notamment par des écrivains ayant quitté la Hongrie au cours des deux vagues migratoires de 1944-1949 et 1956 44, ce débat a touché essentiellement les auteurs ayant continué à s’exprimer en hongrois pendant leur exil. La langue d’écriture reste un critère d’appartenance à la littérature nationale difficile à questionner 45. Les œuvres d’Agota Kristof sont en tout cas toutes traduites en hongrois, à partir du Grand Cahier, dont la traduction paraît en 1989, l’année des grands bouleversements politiques.

Agota Kristof est peu présente dans les ouvrages de littérature comparée, ce qui témoigne à mon sens de la résistance que son œuvre oppose à l’insertion dans les corpus tripartis typiques des thèses en littérature comparée en France. Elle figure néanmoins dans le corpus principal de trois études : l’ouvrage de Michèle Bacholle Un passé contraignant. Double bind et transculturation explore les œuvres de Kristof, Annie Ernaux et Farida Belghoul, toutes les trois « porteuses de deux mondes, deux systèmes de référence contradictoires […]. La tension provoquée par leur co-existence en un même individu est reflétée dans leurs œuvres 46 ». Cependant, chacune de ces auteures fait l’objet d’un chapitre autonome, et la chercheuse insiste à plusieurs reprises sur la singularité de Kristof à l’intérieur même de ce corpus 47.

Le deuxième ouvrage comparatiste qui prend en considération l’œuvre kristovienne dans son corpus principal est European Literary Immigration into the French Language de Tijana Miletic 48, qui se focalise sur quatre auteurs – Romain Gary, Jorge Semprun, Agota Kristof et Milan Kundera – du point de vue de leur « immigration dans la langue française ». Ce texte a le mérite d’être le premier à ma connaissance à envisager Kristof spécifiquement dans un corpus translingue ; cependant, plusieurs points de l’argumentation sont problématiques. D’abord, les termes « français » et « francophone » sont utilisés indistinctement et sans problématisation préalable ; ensuite, le choix du corpus est déterminé par la volonté de traiter des grands auteurs (dont l’exceptionnalité est constamment soulignée), qui représentent bien la variété de l’Europe et de sa littérature, et chez lesquels on peut repérer des thèmes et des topoï communs. La thèse principale de l’ouvrage est que « le choix du français comme langue littéraire est attractif pour les autres Européens en raison des manières spécifiques et puissantes dont il valide leur identité européenne 49 », ce qui me semble particulièrement ardu à démontrer pour le cas kristovien.

Un troisième ouvrage comparatif est Figures de l’exil, géographies du double. Notes sur Agota Kristof et Stephen Vizinczey de Marion Duvernois et Guido Furci. Les auteurs instaurent un parallèle entre Kristof et Stephen Vizinczey, qui a franchi la frontière austro-hongroise en 1956 dans des conditions similaires à celles de notre auteure, et a émigré par la suite d’abord en Italie, puis au Canada, où il est devenu un écrivain anglophone. Comme le soulignent les auteurs, « il ne s’agi[t] pas d’établir ici des rapprochements d’ordre comparatif entre Agota Kristof et Stephen Vizinczey, mais plutôt de comprendre de quelle façon la lecture attentive de chacun de ces auteurs nous permet d’accéder à une meilleure compréhension de l’autre 50 ». Une idée intéressante qui parcourt leur questionnement est en effet que « l’un(e) [aurait] pu être l’autre 51 ».

Enfin, l’étude de l’imaginaire des langues de l’auteure et de ses conséquences sur sa poétique a été amorcée dans un certain nombre de textes se concentrant tantôt sur la seule Agota Kristof 52, tantôt sur un corpus francophone translingue 53. Mes analyses leur sont particulièrement redevables.

*

L’absence de certaines approches dans les études conduites jusqu’ici sur l’œuvre kristovienne est criante. D’abord, il manque une analyse tenant compte des apports de la sociologie du champ littéraire, à la fois français (Bourdieu) et mondial (Casanova) ; ce type d’analyse a déjà été appliqué aux écrivains translingues dans le champ littéraire français dans leur ensemble 54 et pour certains d’entre eux singulièrement 55. La négation de l’existence même du champ littéraire qui œuvre dans le discours de l’auteure a sans doute contribué à éloigner les chercheurs de cette perspective.

L’approche intertextuelle est elle aussi désamorcée. Aucun parallèle avec un écrivain français de France n’a été jusqu’ici proposé. La stratégie d’effacement des références systématiquement mise en place par l’auteure a fonctionné : il manque une reconstitution des « influences » littéraires, des modèles, des auteurs cités plus ou moins explicitement et en quelque manière présents dans l’œuvre. Une bibliothèque de Kristof utile à la compréhension de son œuvre n’a pas, à l’heure actuelle, été reconstituée.

Mon analyse souhaite également combler ces manques : le prisme de la francophonie translingue me permettra de resituer l’œuvre d’Agota Kristof dans les contextes auxquels elle a été (et auxquels elle a contribué à être) soustraite.

Repères méthodologiques

Comme on l’a vu, la plupart des études consacrées à Agota Kristof se concentrent sur la Trilogie des jumeaux, sur l’œuvre romanesque dans son ensemble et sur le récit autobiographique L’Analphabète, le théâtre et les nouvelles restant relativement peu commentés. Ce travail souhaite en revanche tenir compte de l’ensemble de l’œuvre kristovienne. Une place importante reviendra aux poèmes, de publication récente, qui n’ont pas encore fait l’objet d’études, ainsi qu’à la pratique autotraductive de l’auteure, que ces poèmes rendent visible 56.

Cette étude se situe dans le courant « poétique » des études francophones, tel qu’il a été illustré par les ouvrages de Dominique Combe et Lise Gauvin. Comme l’observe François Provenzano, ce type d’analyse consiste à « s’appuyer sur un état des lieux sociolinguistique des situations d’énonciation des écrivains francophones pour faire apparaître les réponses esthétiques originales qu’ils ont pu apporter, mais aussi les stratégies compensatoires qu’ils ont déployées face à des situations problématiques 57 ». Je soumettrai à une analyse analogue l’œuvre d’Agota Kristof, empruntant à plusieurs méthodes adoptées par les études francophones : l’analyse du discours littéraire de tradition française 58 ; la sociologie de la littérature telle qu’elle s’est développée dans le sillage de Pierre Bourdieu, en particulier dans les travaux de Pascale Casanova et Jérôme Meizoz ; l’étude du métadiscours langagier des écrivains et des imaginaires des langues 59 qui ressortent de leurs œuvres.

Cet ouvrage souhaite également contribuer aux études sur le multilinguisme littéraire, entendu comme « toute pratique littéraire qui implique l’adoption d’au moins une autre langue d’expression que la langue première (ou maternelle) de l’auteur 60 ». Mes analyses sont fortement redevables aux travaux sur le plurilinguisme des écrivains et sur l’autotraduction conduits par Rainier Grutman 61.

Enfin, cette étude relève du « tournant translingue » des études littéraires pas seulement francophones qui, depuis une quinzaine d’années 62, se développent de plus en plus en direction d’un décloisonnement du paradigme monolingue 63.

Deux notions que je convoquerai tout au long de ce travail méritent une explicitation préliminaire : celles de stratégie et d’auteur.

La notion de stratégie à laquelle j’ai recours n’indique pas un projet cohérent de l’auteur qui préexiste à l’œuvre et qui vise un but déterminé. Il s’agit plutôt d’un ensemble de choix plus ou moins conscients, dont la succession dessine un parcours. Le sens de ce parcours n’est compréhensible que par rapport à la position qu’occupe l’auteur dans le champ littéraire, à ses dispositions sociales et au système de contraintes dans lequel il agit 64. La sociologie de la littérature distingue les stratégies d’auteur, qui peuvent contribuer à l’accumulation du capital symbolique afin d’accéder à la consécration ou à se maintenir dans une position favorable à l’intérieur du champ, et les stratégies d’écriture, qui consistent en des choix esthétiques, par exemple la subversion d’une convention établie 65. Je tâche d’utiliser ce concept de manière souple, en gardant toujours à l’esprit qu’il n’implique pas – contrairement à l’usage commun du terme – une idée de ruse, ou de manœuvre, présidant à l’organisation d’actions ou de conduites ayant un but précis.

Quant à la conception de l’auteur, j’emprunte celle que propose Dominique Maingueneau, consistant à considérer ce que l’on nomme « l’auteur » comme l’agencement de trois instances : la personne, l’écrivain et l’inscripteur 66. La personne réfère à l’individu doté d’un état civil ; l’écrivain est l’acteur qui définit une trajectoire dans l’institution littéraire : c’est cette instance qui est responsable, par exemple, de l’usage d’un pseudonyme ; l’inscripteur, enfin, est le responsable du processus d’énonciation dans les textes : cette instance gère la scène de parole impliquée par les textes (la scénographie) et est garante de la scène qu’impose le genre de discours investi. Dans le cas d’Agota Kristof, cette division de l’auteur en trois instances est particulièrement utile afin de cerner sa stratégie d’isolement, qui engage de manière différente chacun de ces « niveaux ».

Une dernière précision concerne l’approche génétique des textes. J’aurai recours à des textes issus du fonds d’archive Agota Kristof conservé à la Bibliothèque nationale suisse. L’analyse génétique, sans donner lieu à une section autonome de ce travail, interviendra pour éclairer de nombreux aspects de la production de Kristof, allant de sa poétique de la réduction à la place de l’autotraduction et de la réécriture dans son œuvre. Cependant, je reste convaincue d’une primauté de l’œuvre publiée sur l’avant-texte, non en vertu d’une téléologie menant du second à la première, mais tout simplement parce que l’œuvre publiée est le texte reçu (lu, consacré, commenté, transmis) par des publics 67.

Itinéraire

Pour aborder le « continent Kristof 68 », dans un premier chapitre, j’essaierai de varier les échelles d’appréhension de l’œuvre, en l’envisageant des points de vue du champ littéraire français et de l’espace littéraire mondial théorisé par Pascale Casanova, à partir de la situation linguistique de l’écrivaine. Je resserrerai ensuite l’analyse autour de sa posture, entendue comme la gestion de sa place dans le champ littéraire.

Le deuxième chapitre sera consacré à l’étude de l’imaginaire des langues de l’auteure. Après avoir examiné sa réflexion métalinguistique dans le récit autobiographique et dans les romans, je questionnerai les possibilités d’application du concept d’hétérolinguisme à une œuvre à l’apparence rigoureusement monolingue, puis mettrai en lumière la place centrale de l’autotraduction en son sein et la dissimulation de cette pratique au profit d’une valorisation du processus de réécriture.

Dans le troisième chapitre, j’étudierai le cheminement de l’œuvre kristovienne d’un genre littéraire à l’autre, j’examinerai l’imaginaire des genres littéraires qui ressort des romans et j’interrogerai continuités et ruptures dans le style d’Agota Kristof à travers les genres.

Dans le quatrième chapitre, je poursuivrai mon interrogation de la stratégie d’isolement de l’auteure, en adoptant plus directement le point de vue de l’analyse du discours. Je me servirai des concepts de paratopie et de scénographie, afin de voir comment cette stratégie se met en œuvre à la fois dans le discours public et dans les textes littéraires. Je tenterai ensuite une analyse de l’intertextualité, en me demandant dans quelle mesure l’absence de références à d’autres textes et le refus de toute allégeance à des modèles littéraires contribuent à l’isolement de l’auteure dans le champ littéraire.

Dans le cinquième chapitre, enfin, je mettrai le thème récurrent de la frontière en relation avec le translinguisme de Kristof, qu’elle envisage comme une transgression symbolique, comparable à l’abandon définitif de son pays.

Envisager Agota Kristof comme écrivaine francophone translingue m’a semblé la meilleure manière de contester l’isolement que l’auteure a grandement contribué à construire et dans lequel son œuvre a été jusqu’ici maintenue sous prétexte d’une singularité irréductible, pour la replacer dans un contexte pertinent.


1. Édouard Glissant, Le Discours antillais [1981], Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 544.

2. Nancy Huston, Nord perdu suivi de Douze France, Arles, Actes Sud, 1999.

3. François Cheng, Le Dialogue. Une passion pour la langue française, Paris, Desclée de Brouwer, 2002.

4. Akira Mizubayashi, Une langue venue d’ailleurs, Paris, Gallimard, 2010.

5. Jorge Semprun, L’Écriture ou la Vie, Paris, Gallimard, 1996 ; Id., Adieu, vive clarté…, Paris, Gallimard, 1995 ; Id., Le Mort qu’il faut, Paris, Gallimard, 2001.

6. Hector Bianciotti, Ce que la nuit raconte au jour, Paris, Grasset, 1992 ; Id., Le pas si lent de l’amour, Paris, Grasset, 1995 ; Id., Comme la trace de l’oiseau dans l’air, Paris, Grasset, 1999. Ces trois textes composent sa trilogie autobiographique.

7. Vassilis Alexakis, Paris-Athènes, Paris, Seuil, 1989.

8. Brina Svit, Moreno, Paris, Gallimard, 2003 ; Ead., Petit éloge de la rupture, Paris, Gallimard, 2009.

9. Maria Maïlat, La Cuisse de Kafka, Paris, Fayard, 2003.

10. Chahdortt Djavann, Comment peut-on être français ?, Paris, Flammarion, 2005.

11. Rouja Lazarova, Sur le bout de la langue, Paris, 00h00, 1998 ; Ead., Mausolée, Paris, Flammarion, 2008.

12. Milan Kundera, L’Ignorance, Paris, Gallimard, 2003.

13. Alain Ausoni met en relation la « montée en singularité des écrivains translingues » avec trois mutations historiques : la désacralisation de la langue maternelle, la conception du translinguisme comme privilège littéraire et une certaine reconnaissance institutionnelle en France des écrivains translingues, dont la présence renforcerait le prestige littéraire (menacé) du français (Alain Ausoni, Mémoires d’outre-langue. L’écriture translingue de soi, Genève, Slatkine, 2018, p. 13-23).

14. Dominique Combe, Poétiques francophones, Paris, Hachette, 1995, p. 12.

15. Ibid. L’affiliation de la « francophonie individuelle » à la problématique francophone a néanmoins suscité des contestations, notamment de la part de Michel Beniamino, qui affirme, dans son ouvrage théorique La Francophonie littéraire : « Parler de R. M. Rilke, H. Heine ou de F. Pessoa dans un ouvrage consacré à la francophonie, comme le fait D. Combe, aboutit à s’interdire de facto une définition de l’objet de la recherche. » (Michel Beniamino, La Francophonie littéraire. Essai pour une théorie, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 75.)

16. Dominique Combe, Poétiques francophones, op. cit., p. 105-131.

17. Robert Jouanny, Singularités francophones ou choisir d’écrire en français, Paris, Presses Universitaires de France, 2000.

18. Anne-Rosine Delbart, Les Exilés du langage. Un siècle d’écrivains venus d’ailleurs (1919-2000), Limoges, Presses Universitaires de Limoges, 2005, p. 20.

19. Véronique Porra, Langue française, langue d’adoption. Une littérature « invitée », entre création, stratégies et contraintes (1946-2000), Hildesheim, Georg Olm Verlag, 2011.

20. Steven G. Kellman, The Translingual Imagination, Lincoln, University of Nebraska Press, 2000. Le translinguisme y est défini, de manière large, comme « le phénomène d’auteurs qui écrivent dans plus d’une langue ou au moins dans une langue autre que leur langue première. » (ibid., p. IX, je traduis.)

21. Alain Ausoni, Mémoires d’outre-langue, op. cit., p. 12.

22. Ibid., p. 42-43.

23. Les littératures francophones ne sont pas réductibles à « la question du choix de la langue ou du rapport aux diverses langues disponibles » (Charles Bonn et Xavier Garnier, « Littérature francophone ou francophonie littéraire ? », dans Charles Bonn, Xavier Garnier et Jacques Lecarme (dir.), Littérature francophone. Le roman, Paris, Hatier/AUPELF-UREF, 1997, p. 14) ; je considère néanmoins que ces questions demeurent fondamentales dans les études francophones.

24. Alain Ausoni, Mémoires d’outre-langue, op. cit., p. 147-164.

25. Tous ces textes sont recueillis dans Agota Kristof, Romans, nouvelles, théâtre complet, Paris, Seuil, « Opus », 2011. Désormais cité comme Œuvres.

26. Ead., L’Analphabète. Récit autobiographique, Carouge-Genève, Zoé, 2004.

27. Ead., Clous. Poèmes hongrois et français, traduction du hongrois Maria Maïlat, Carouge-Genève, Zoé, 2016.

28. Silvio Soldini, Brucio nel vento (inspiré d’Hier), 01 Distribution, 2002, et János Szász, A nagy füzet (Le Grand Cahier), Pretty Pictures, 2013.

29. Valérie Petitpierre, D’un exil l’autre. Les détours de l’écriture dans la trilogie romanesque d’Agota Kristof, Genève, Zoé, 2000 ; Marie-Noëlle Riboni-Edme, La Trilogie d’Agota Kristof. Écrire la division, Paris, L’Harmattan, 2007 ; Rennie Yotova, « La Trilogie des jumeaux » d’Agota Kristof, Gollion, Infolio, « Le Cippe », 2011 ; Simona Cutcan, Subversion ou conformisme ? La différence des sexes dans l’œuvre d’Agota Kristof, Oxford, Peter Lang, 2014 ; Sara De Balsi et Rennie Yotova, Trois pièces d’Agota Kristof, Gollion, Infolio, « Le Cippe », 2016.

30. Rennie Yotova, « La Trilogie des jumeaux » d’Agota Kristof, op. cit., p. 14-17, 86-94.

31. Sara De Balsi et Rennie Yotova, Trois pièces d’Agota Kristof, op. cit., p. 7-12.

32. Simona Cutcan, Subversion ou conformisme ? La différence des sexes dans l’œuvre d’Agota Kristof, op. cit., p. 230.

33. « Je n’ai rien à dire sur l’écriture féminine, je trouve cette expression stupide et discriminatoire. » (Entretien d’Agota Kristof avec Doris Jacubec et Daniel Maggetti, dans Solitude surpeuplée. Femmes écrivains suisses de langue française, Lausanne, Éditions d’en bas, 1997 [1990], p. 221.)

34. Un penchant misérabiliste fait de temps en temps surface, dans des articles qui se focalisent sur la manière dont les œuvres expriment la souffrance de l’auteure. Voir par exemple Rossana Gorris, « La trilogie d’Agota Kristof ou la frontière du silence et de l’insupportable solitude », Studi di letteratura francese, vol. 24, 1999, p. 97-115 et Jean-Philippe Imbert, « Parler pour ne pas dire : Écrire à la limite de Linda Lê à Agota Kristof, ou la Francophonie apatride », dans Christine O’Dowd-Smyth (dir.), Littératures francophones. La problématique de l’altérité, Waterford, WIT School of Humanities Publications, 2001, p. 111-125.

35. Hélène Vexliard, « Sous l’emprise totalitaire d’Agota Kristof », dans Nathalie Zaltzman (dir.), La Résistance de l’humain, Paris, Presses Universitaires de France, 1999, p. 75-106.

36. Christiane Kègle et Claudie Gagné, « Figures de la survivance. Écriture et trauma : La Preuve d’Agota Kristof », dans Christiane Kègle (dir.), Les Récits de survivance. Modalités génériques et structures d’adaptation au réel, Québec, Presses de l’Université Laval, p. 19-44.

37. Marie-Thérèse Lathion, « Agota Kristof : les archives reconstruites d’un exil », Quarto. Revue des Archives littéraires suisses, n° 27, 2009, p. 65-68 ; Erica Durante, « Dans l’intimité des brouillons de La Trilogie des jumeaux. De la révélation de l’autre du texte à la révélation de l’autre Agota Kristof », ibid., p. 41-46 ; Rachele Branchini, « Les jumeaux d’Agota Kristof ou les masques ironiques du déracinement », Francofonia. Studi e ricerche di letteratura francese, n° 58, 2010, p. 45-54.

38. Marie Bornand, « Figures de l’exil », dans Roger Francillon (dir.), Histoire de la littérature en Suisse romande, t. IV. La littérature romande aujourd’hui, Lausanne, Payot, 1999, p. 319-334. Un paragraphe consacré à Agota Kristof figure aussi dans le chapitre « Romancières d’aujourd’hui », par Jean-Luc Seylaz, ibid., p. 184-185.

39. Ibid. Parmi ces écrivains figurent Claude Delarue, Jean-Marc Lovay, Jean Vuilleumier, Catherine Safonoff.

40. Muriel Zeender, « De l’exil à l’écriture », dans Roger Francillon (dir.), Histoire de la littérature en Suisse romande, Carouge-Genève, Zoé, 2015, p. 1595-1605.

41. Joël Aguet, « Le théâtre et ses auteurs », ibid., p. 1341.

42. Anne Pitteloud et Isabelle Rüf, « Romans de formation », ibid., p. 1394-1395. Voici la conclusion du paragraphe sur Agota Kristof : « Romans de formation que ceux d’Agota Kristof ? Sans doute, mais formation à la disparition, à l’anéantissement. Ils ont en tout cas donné à la langue française de noirs chefs-d’œuvre de concision. » (ibid., p. 1394.) Les romans de Kristof côtoient ceux d’Eugène (roumain), Gilbert Salem (libanais), Metin Arditi (turc), Daniel Maggetti (tessinois), Max Lobe (camerounais).

43. Encore plus catégorique Dominique Combe : « [L’œuvre d’Agota Kristof] ne paraît guère se rattacher à une quelconque tradition romande (pas plus, peut-être, qu’à une tradition hongroise, si ce n’est par une ironie caustique sur fond de pessimisme et de mélancolie), même si elle situe son dernier roman – Hier (1995) – dans une ville anonyme qui pourrait être Neuchâtel. » (Dominique Combe, « Suisse romande », dans Littérature francophone. Le roman, op. cit., p. 27.)

44. Sándor Hites, « Losing Touch, Keeping in Touch, Out of Touch : The Reintegration of Hungarian Literary Exile after 1989 », dans John Neubauer et Borbála Zsuzsanna Török, The Exile and Return of Writers from East-Central Europe, Berlin, De Gruyter, 2009, p. 521-537.

45. Le nom d’Agota Kristof apparaît pour la première fois dans l’histoire littéraire de son pays d’origine dans la récente histoire de la littérature hongroise, dirigée par le comparatiste Mihály Szegedy-Maszák (A magyair irodalom történetei, III, Budapest, Gondolat, 2007). Elle y est évoquée à deux reprises, en tant qu’écrivaine translingue, en compagnie d’Arthur Koestler, de George Mikes, de Christine Arnothy et de Claire Kenneth dans un cas, et de Terézia Mora et Eva Almassy dans l’autre.

46. Michèle Bacholle, Un passé contraignant. Double bind et transculturation, Amsterdam, Rodopi, 2000, p. 12. Il s’agit, avec la monographie de Valérie Petitpierre, de la première longue étude consacrée à Agota Kristof.

47. Ibid., p. 168.

48. Tijana Miletic, European Literary Immigration into the French Language. Readings of Gary, Kristof, Kundera and Semprún, Amsterdam, Rodopi, 2008. Les travaux de Bacholle et de Miletic sont issus du champ anglo-saxon (respectivement États-Unis et Royaume-Uni), tout comme l’étude de Simona Cutcan déjà citée (Irlande).

49. Tijana Miletic, European Literary Immigration into the French Language, op. cit., p. 8.

50. Marion Duvernois et Guido Furci, Figures de l’exil, géographies du double. Notes sur Agota Kristof et Stephen Vizinczey, Rome, Perrone, 2012, p. 10.

51. Ibid., p. 138. La Trilogie des jumeaux figure également dans le corpus secondaire de Cécile Kovacshazy, Simplement double. Le personnage double, une obsession du roman au xxe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2002 (en particulier p. 285-291, 307-312).

52. Noël Cordonier, « Deux modèles de réception de la “Trilogie” d’Agota Kristof », Littérature et nation, n° 24, « La langue de l’autre ou la double identité de l’écriture », 2001, p. 85-100 ; Marie Dollé, « Écrire en territoire dévasté : l’exemple du Grand Cahier », Quarto, op. cit., p. 19-24.

53. Marie Dollé, L’Imaginaire des langues, Paris, L’Harmattan, 2001 ; Alain Ausoni, « En d’autres mots. Écriture translingue et autobiographie », dans Fabien Arribert-Narce et Alain Ausoni (dir.), L’Autobiographie entre autres. Écrire la vie aujourd’hui, Berne, Peter Lang, 2013 et Id., Mémoires d’outre-langue, op. cit.

54. Véronique Porra, Langue française, langue d’adoption, op. cit.

55. Par exemple Rainier Grutman, « La traduction ou la survie : Jorge Semprún, Carlos Barral et le prix Formentor », TTR. Traduction, terminologie, rédaction, vol. 18.1, 2005, p. 127-155.

56. Je renvoie à mon article « Crise du monolinguisme. Les poèmes hongrois d’Agota Kristof », dans Esa Hartmann et Patrick Hersant (dir.), Au miroir de la traduction. Avant-texte, intratexte, paratexte, Paris, Éditions des Archives contemporaines, 2019.

57. François Provenzano, Vies et mort de la francophonie, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2011, p. 45.

58. En particulier, les concepts de paratopie et de scénographie. Cf. Dominique Maingueneau, Le Discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation, Paris, Armand Colin, 2004.

59. En sociolinguistique, représentation et imaginaire des langues sont en général utilisés comme équivalents. Sonia Branca-Rosoff les définit comme « l’ensemble des images que les locuteurs associent aux langues qu’ils pratiquent, qu’il s’agisse de valeur, d’esthétique, de sentiment normatif, ou plus largement métalinguistique » (Sonia Branca-Rosoff, « Les imaginaires de la langue », dans Henri Boyer [dir.], Sociolinguistique. Territoire et objets, Lausanne, Delachaux et Niestlé, 1996, p. 79.) En littérature, l’imaginaire de la langue correspond à l’élaboration individuelle d’une pensée de la langue par un écrivain, traversée par les discours collectifs des communautés et des groupes dont il fait partie.

60. Dirk Weissmann, « “Trouver sa langue, trouver sa place” : l’écrivaine franco-allemande Anne Weber et l’idéal d’une littérature de l’entre-deux », dans Ralf Zschachlitz et Fabrice Malkani (dir.), Pour une réelle culture européenne ? Au-delà des canons culturels et littéraires nationaux, Paris, L’Harmattan, 2012, p. 144.

61. En particulier Des langues qui résonnent. L’hétérolinguisme au xixe siècle québécois, Québec, Fides, 1997 et Rainier Grutman et Alessandra Ferraro (dir.), L’Autotraduction littéraire, Paris, Classiques Garnier, 2016.

62. Voir Jaqueline Dutton, « World Literature in French, littérature-monde, and the Translingual Turn », French Studies, vol. 70, n° 3, 2016, p. 404-418.

63. On peut affirmer avec Alain Ausoni (Mémoires d’outre-langue, op. cit., p. 17-18) que les propositions de Jacques Derrida (Le Monolinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996), qui déconstruisent l’idée de la langue comme propriété, « révèlent ou annoncent notre entrée dans une condition qu’on a pu dire postmonolingue ». On doit l’élaboration du concept de « paradigme monolingue » à Yasemin Yildiz, Beyond the Mother Tongue. The Postmonolingual Condition, New York, Fordham University Press, 2012.

64. La notion de stratégie a été élaborée par Pierre Bourdieu dans l’ensemble de son œuvre (voir notamment Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1980, p. 119 : « Les stratégies dont je parle sont des actions objectivement orientées par rapport à des fins qui peuvent n’être pas les fins subjectivement poursuivies »). Voir aussi Alain Viala et Georges Molinié, Approches de la réception. Sémiostylistique et sociopoétique de Le Clézio, Paris, Presses Universitaires de France, 1993, p. 217 : « Une stratégie littéraire ne se mesure pas aux déclarations d’intention d’un auteur, mais s’observe dans les faits, après que les faits soient advenus et aient pris sens : elle est une réalité que l’observateur décèle et construit, pas un donné immédiat. Mais une stratégie est un mouvement qui a une direction d’ensemble, un sens : l’analyse en termes de stratégie est donc un moyen heuristique particulièrement puissant. »

65. Voir Gisèle Sapiro, La Sociologie de la littérature, Paris, La Découverte, 2014, p. 81-82.

66. Dominique Maingueneau, Le Discours littéraire, op. cit., p. 107-108.

67. Pour un point de vue opposé, voir Olga Anokhina (dir.), Multilinguisme et créativité littéraire, Louvain-la-Neuve, Academia, 2012.

68. Je reprends ici le titre du documentaire d’Eric Bergkraut, Le Continent K., dans lequel le réalisateur suit Agota Kristof dans un voyage en Hongrie (Le Continent K. Agota Kristof, écrivain d’Europe, Nour Films, 1997).

Littérature Hors Frontière

Présentation

La littérature dans ses marges, ses confins, sa migrance, sa polyglossie et ses passages des limites, entre les pays, les genres, les esthétiques, les voix.
La collection s’attache à l’étude des écritures mouvantes, au croisement des lieux et des cultures.
« Le texte sur ses frontières, pour une poétique de la migrance »

Sous la direction de Violaine Houdart-Mérot et Françoise Simasotchi-Brones