Presses Universitaires de Vincennes

Sexe, cosmos et utopie
  • Auteur(s) : Patrick Samzun
  • Collection : La Philosophie hors de soi
  • Nombre de pages : 294
  • Langues : Française
  • Paru le : 12/07/2018
  • EAN : 9782842928452
  • Caractéristiques
    • Support : Livre broché
    • ISSN : 0993-7188
    • CLIL : 3126 Philosophie
    • ISBN-10 : 2-84292-845-8
    • ISBN-13 : 978-2-84292-845-2
    • EAN-13 : 9782842928452
    • Format : 137x220mm
    • Poids : 434g
    • Illustrations : Non
    • Édition : Première édition
    • Paru le : 12/07/2018
    •  
    • Support : PDF
    • ISBN-13 : 978-2-84292-846-9
    • EAN-13 : 9782842928469
    • Taille : 2 Mo
    • Protection : Marquage (water mark)
    • Illustrations : Non
    • Paru le : 12/07/2018
    •  

Sexe, cosmos et utopie

Diderot, Rétif de la Bretonne et Fourier

Une pensée sexuelle utopique au tournant des Lumières.

Entre 1759 et 1822, Diderot, Rétif de la Bretonne et Fourier coopèrent à distance et sur le mode de la fiction à la formation d'une utopie sexuelle libérale. À travers leur imagination utopique, qui oscille entre le cosmique, la science-fiction et le merveilleux, se dégage un nouveau mode d’organisation de l’amour, ni étatique ni marchand, à la fois coopératif, ludique et profondément gai.

Ouvrage publié avec le soutien financier de l'Institut universitaire de France.

Auteur(s) :
Patrick Samzun

SommaireRésuméExtrait(s)Collection/Abonnement

Mots-clés : Diderot (Denis) | Fiction | Fourier (Charles) | Imaginaire | Pensée | Rétif de la Bretonne (Nicolas-Edme) | Sexualité | Utopie

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Sommaire

Introduction. Pourquoi et comment prendre soin de la pensée sexuelle utopique

Cosmo-fictions amoureuses

Introduction.
Textures du cosmos sexuel utopique
I. Diderot cinérographe
II. Métempsycose et sexualités
Conclusion. Le cosmos contre le « lamentable petit secret familialiste »  

(Re)faire sexuellement société : qu’est-ce qu’une politique sexuelle utopique ?         

Introduction.
Sur la Terre comme au ciel, logiques de la comprescence
III. Critique cosmique du couple exclusif
IV. Mécanique et dynamique des amours plurielles
V. Rétif : le retour du « familisme » et du patriarcat ?
Conclusion.Manifeste pour une politique sexuelle « transambulatoire »   

  La gaieté utopique. Enquête sur la composition affective  de la coopérative sextuelle DRF   

Introduction.
Les affects sextuels utopiques
VI. Diderot gaillard
VII. La gaieté procréative de Rétif
VIII. Fourier ou la gaieté baroque
Conclusion.
La vection affective des êtres de fiction sexuelle utopique 

Conclusion. Penser avec les fictions sexuelles utopiques
Bibliographie des ouvrages cités  

Résumé

En relisant des textes topiques écrits au tournant des Lumières par Diderot, Rétif de la Bretonne et Fourier, Patrick Samzun propose de régénérer notre imaginaire sexuel à l'ère de la merchandisation des fantasmes en réseau. Il explore les ressources cosmiques, éthiques et politiques d'une pensée utopique originale qui se refuse à régenter autoritairement la sexualité. Il suggère ainsi par un geste de lecture coopératif des dispositifs pratiques et ludiques d'harmonisation de nos variétés amoureuses.

Un socialisme sexuel libertaire s'en dégage, qui accompagne les mouvements de la matière et de l'énergie sexuelle dapuis les atomes jusqu'aux astres et ouvre à de nouveaux mondes amoureux sans frontières de sexe, de classe, de race ou de nation.

 

Patrick SAMZUN, docteur en littérature française, enseigne la philosophie au lycée Marcel Sembat de Vénissieux. Il travaille sur Charles Fourier et la pensée libertaire.

Abstract

Extrait(s)

Introduction.
Pourquoi et comment prendre soin de la pensée sexuelle utopique

Il y a deux façons de consommer les énoncés théoriques : celle de l’universitaire qui prend ou laisse le texte dans son intégrité, et celle de l’amateur passionné, qui à la fois le prend et le laisse, le manipule à sa convenance, essaie de s’en servir pour éclairer ses coordonnées et orienter sa vie. La seule attitude recevable dans ce domaine, c’est d’essayer de faire fonctionner un texte. (GUATTARI Félix, « La fin des fétichismes[1] »)

1)    Fragilité de la pensée sexuelle utopique

La pensée sexuelle utopique a besoin de nous. Elle est fragile, vulnérable et vit d’une existence « fantômale » : un rien, un souffle malveillant suffit à la faire tomber de son « pavois[2] » instable et à l’éparpiller dans le néant de l’histoire littéraire et philosophique. Qui prend soin d’elle ? Et d’abord pourquoi faudrait-il même prendre soin d’une pensée aussi dispersée, bizarre, pour ne pas dire douteuse, et surtout, peut-être, archaïque ?

Tout bien pesé, Diderot (1713-1784) appartient aux Lumières, la grande lumière des auteurs majeurs et canonisés, qui ont fait leur devoir militant pour éclairer et faire « progresser » notre pauvre « civilisation ». Rétif de la Bretonne (1734-1806), lui, a rejoint progressivement d’autres lumières, moins claires, plus confuses, effrangées d’irrationnel, de mysticisme et de mesmérisme : c’est ce fameux « tournant[3] » où les Lumières, devenant illuministes, éclairent moins la raison qu’elles ne la recomposent autour d’une multitude de savoirs dissidents, pas toujours très raisonnables. Quant à Fourier (1772-1837), il a résonné un temps des grandes orgues surréalistes depuis l’Ode[4] d’André Breton jusqu’à ses Œuvres complètes[5] éditées par l’une de ses disciples, Simone Debout. Mais depuis Butor[6] et Barthes[7], Fourier a progressivement rejoint les seuls rayonnages qu’il n’avait jamais vraiment quittés, ceux de Charles Gide, de l’histoire du socialisme ou de la « science sociale[8] » : peu de philosophes s’y réfèrent aujourd’hui ; virtuellement aucun littéraire.

Il est vrai qu’il est difficile de ne pas sourire devant les taxinomies incongrues de Fourier. Et même, comment ne pas être attendri, comme on l’est devant un enfant ou un fou qui divague, par la minutie rococo des tableaux de la vie harmonienne ? Breton avait essayé de les replacer dans l’orbe de la poésie humoristique et noire ; Barthes y avait généreusement discerné une « contre-rhétorique[9] », « charmante et saugrenue », « dérangeant l’institution du langage ». Et Macherey prolonge aujourd’hui le geste généreux de Barthes, en étudiant le charme déconcertant de tous ces détails, qui offrent comme une vue rasante sur le quotidien de l’utopie, ses « ornières et dérives[10] », mais aussi son burlesque « gastrosophique », composé de tableaux à la fois agronomiques, culinaires et diététiques. Fourier a de l’humour mais pas toujours du goût – bien qu’il soit « gastrosophe ». Et que dire du natalisme forcené de Diderot et Rétif, qui les enfonce conjointement dans les bas-fonds idéologiques de leur époque, bénies Lumières qui ont laïcisé l’idéal reproducteur du mariage religieux ? Chez l’un, cela conduit à une hiérarchie des valeurs sexuelles, qui place plus haut l’acte utile que l’acte agréable, tandis que l’autre dérive dans un colonialisme pansexuel qui fait souvent frémir.

Enfin, et surtout, on fera la comparaison avec le tendre et le bel aujourd’hui : de quelles utopies avons-nous besoin, nous qui les avons réalisées et qui vivons sous leur emprise généralisée ? Nous vivons en effet le triomphe globalisé et technicisé de l’imaginaire sadien : la machine à fantasmes sadienne a embrayé sur la méga-machine molécularisée de notre époque hyper-connectée. Tous les fantasmes sont consommables – littéralement. Il suffit pour cela de payer une connexion internet, ou bien de vivre au pays du travaillisme hyper-technologique, le Japon, pour constater que les bibliothèques de nos modernes Otaku[11] sont pleines des plus sordides-sadiennes imaginations pornographiques, et qu’il n’est pas besoin de séjourner comme le maître en prison pour les faire vivre, plus que virtuellement : au Japon, on viole et on consomme littéralement la chair violée à l’ombre des mangas post-sadiens.

(…) Dans l’ensemble, l’otaku est un garçon calme et sans histoire, qui lit et visionne obsessionnellement.

Tsutomu Miyazaki était ainsi pendant des années, l’otaku classique, loin d’être adoré par le groupe social, mais toléré. Il était taciturne, sortait peu, parlait peu. Or un jour, il passa à l’acte et tua les quatre petites filles des environs de Tokyo. Il fit d’elles tout ce qu’on peut imaginer de pire. Il eut des relations sexuelles avec leurs cadavres, découpa des morceaux, en mangea après les avoir fait cuire et en envoya d’autres aux parents des fillettes accompagnés de messages qu’il signait du pseudonyme Yuko Imada, nom d’une héroïne de manga porno et violent[12].

L’utopie a passé sa date de péremption, dépassée par le rythme du capitalisme micro-machinique, qui a investi moléculairement nos désirs, en miniaturisant ses appareils de capture : Tsutomu Miyazaki disposait d’un magnétoscope et d’une « grosse bibliothèque » entre 1988 et 1989 ; nous portons aujourd’hui dans nos poches la méga-machine à fantasmes de Sade.

A quoi bon dès lors utopiser encore la sexualité ? Nous n’avons plus besoin de l’infini de ses possibles, nous avons besoin de chastes relations pour de vrai, et d’un néo-romantisme amoureux. Perce précisément aujourd’hui la vogue de ces manifestes réactionnaires qui voudraient réenchanter la rencontre amoureuse des noblesses du platonisme ou du romantisme. Il y a les épigones maladroits, Yann Kerninon[13], et les maîtres auto-proclamés, le très platonicien Alain Badiou, qui attaque du même venin le libéralisme économique et le libéralisme moral pour promouvoir les vertus de la Fidélité[14] et infinitiser l’événement amoureux, comme trouble essentiel qui nous fait communiquer avec le sacro-saint Banquet des Idées de l’Amour.

A quoi bon surtout puiser chez des auteurs pervers (Rétif est connu pour ses penchants incestueux) ou maniaques (Fourier a certes un brin de folie taxinomique), ou bien chez les délires rêveurs d’un auteur pourtant majeur (dans le Rêve de D’Alembert[15]), les linéaments d’une nouvelle pensée de la sexualité ? Depuis, nous avons eu l’orgone de Reich[16] ou les machines désirantes anti-oedipiennes de Deleuze/Guattari[17] pour ressourcer libertairement notre pensée de la sexualité. Il nous faut donc expliquer la nécessité d’un trajet dans le passé littéraire dispersé de la pensée sexuelle utopique.

 

2) Nécessité de prendre soin de la pensée sexuelle utopique aux confins des Lumières

a)   « DRF » : une vection coopérative d’utopisation

L’amour occidental « moderne[18] » souffre des ambiguïtés du processus de « libération sexuelle », et paradoxalement de l’assouplissement des conditions du choix amoureux. E. Illouz[19] décrit avec précision comment les modifications dans « l’architecture » et « l’écologie » des choix amoureux réalisent dans le domaine du sentiment et de la sexualité les promesses de liberté, d’autonomie et de pluralisme de la modernité occidentale – et produisent cependant une nouvelle souffrance : comment choisir quand on a tant de choix ? Pourquoi choisir alors qu’on peut changer, divorcer, papillonner ? Comment reconstruire les conditions d’une fidélité « transcendée » par le pivotement[20] perpétuellement suggéré de nos partenariats ? Telle est l’une des données les plus actuelles du problème sexuel, où l’on voit déjà opérer la pensée sexuelle utopique d’un Fourier (c’est le grand fictionneur de la fidélité-infidèle). Une autre donnée, ou plutôt construction médiatique, appartient au registre imaginaire et affectif : notre imaginaire sexuel est littéralement « consterné[21] », c’est-à-dire étonné et épouvanté, et du même coup notre pensée se trouve « fixée » par la figuration et la narration polymédiatique continue du crime sexuel, qui imprègne à la fois les journaux télévisés et les séries policières. Comment surmonter le vertige ressenti devant l’infini des possibilités amoureuses et l’affolement produit par les figurations médiatiques du crime sexuel ?

Nous n’avons pas besoin de grandes théories et de grands discours moralisateurs à la Badiou ; nous avons besoin de tracer des lignes dans notre présent, qui l’aèrent et l’égayent. Et c’est pourquoi nous avons en même temps besoin de forces qui nous aident à tracer ces lignes, en commençant généreusement à les tracer pour nous malgré la distance des siècles : il s’agit de forces transtemporelles dont l’action ne meurt pas avec leurs auteurs – en l’occurrence Diderot, Rétif et Fourier, associés en une co-opération désignée par leurs initiales DRF –  mais se prolonge à travers leurs acteurs fictionnels. L’acronyme « DRF » pourrait dès lors servir à désigner ce passage de relais ou de vie fictionnelle, comme le nom d’un vecteur en géométrie. C’est cette persistance de l’action fictionnelle DRF, comme mouvement de reconfiguration, ou plus exactement d’aération, de réenchantement et d’égaiement de notre pensée sexuelle, que nous appelons vection[22] d’utopisation. Dès lors, DRF ne se rangent pas confortablement dans la structure générique de l’utopie classique (More, Campanella en particulier), ils en dérangent les coordonnées pour nous procurer un inconfort salutaire de pensée. La subversion utopisante agit sur et à travers les formats littéraires de la fiction.

Une sensibilité littéraire donne le moyen, nous semble-t-il, d’embrayer efficacement sur les intuitions de Guattari et de nous hisser à la hauteur de la « révolution moléculaire[23] » qui se déroule sous nos yeux et sous nos peaux. Comme il le suggérait lui-même à travers la notion de « paradigme esthétique[24] », il y a dans l’art, et plus précisément pour nous, dans les ressources multiples de la fiction, une puissance de parasitage des grandes inerties médiatiques et imaginaires, au sens où la fiction est capable de tracer des lignes de force auto-consistantes. Ce ne sont pas seulement, à la manière dont Ruyer envisage la pensée utopique[25], des lignes obliques ou latérales, qui pousseraient en marge du présent, et qu’un œil exercé, celui de l’utopiste, serait capable de découvrir et de faire pousser davantage : ce ne sont pas des possibles, mais des « êtres de fiction » utopiques, c’est-à-dire une variété branchée sur un mode d’existence à part entière, celui des  « êtres de fiction » exploré par Souriau et creusé par Latour.

b)   Qu’est-ce qu’un « être de fiction » ? L’expérience littéraire comme sollicitude et assujetissement 

Pour Souriau, c’est un mode d’existence fragile et « transitoire » (DME, p. 133), qui imite le statut des choses sans pouvoir s’identifier à elles : « ils [les êtres de fiction] n’ont pas, ils imitent le statut réique » (ibid., p. 134). Cependant, les êtres de fiction possèdent une certaine positivité à l’intérieur de « ‘l’univers du discours’ littéraire » (p. 133) et plus généralement artistique ; ils finissent par s’émanciper en quelque sorte de leurs créateurs et à vivre d’une vie autonome, au point qu’« on a pu étudier quelques-uns d’entre eux dans le même esprit objectif que ceux de l’histoire naturelle, de l’histoire ou de l’économie politique » (p. 132). Et Souriau de citer « Hugo préparant Les Misérables, [qui] avait fait les comptes de Jean Valjean pour les dix ans où il n’apparaît pas dans le roman » (ibid.). On songe aussi aux biographies fictives de héros de cinéma dont les acteurs s’imprègnent pour coller à leur rôle : c’est ce que Souriau appelle « une existence syndoxique, sociale, bien positive » (ibid.). Mais cette existence, ou plus exactement, selon ses propres termes, cette « tendance à l’existence » ne concerne vraiment que certains êtres, tels Jean Valjean ou Don Juan, que cite aussi Souriau, qui deviennent des types. Pour les autres pèse toujours la menace de l’évanouissement dans l’imaginaire. Or les êtres de fiction, s’ils n’ont pas « l’ubiquité, la consistance » (134) des choses du monde – ce que Souriau appelle « l’assiette réique et ontique » (ibid.) – se rattachent bel et bien à un « phénomène de base » (133) qui spécifie mieux leur mode d’existence que la notion vague d’imagination : la sollicitude.

De ces êtres, on pourrait dire qu’ils existent à proportion de l’importance qu’ils ont pour nous – soit que nous nous inquiétions de beaucoup de choses, soit qu’une seule nous soit nécessaire. Ainsi, comme il y a des imaginaires, il y a des émotionnels, des pragmatiques, des attentionnels (si l’on ose dire) ; les importants de tel ou tel soin ou de tel ou tel scrupule ; bref une existence sollicitudinaire. (133-134)

Les êtres de fiction ne jouissent donc pas d’une existence substantielle mais conditionnelle : leur réalité dépend de « la grandeur ou l’intensité de notre attention ou de notre souci » (134).

Latour reprend à Souriau la notion de sollicitude, mais il l’articule à celle d’assujettissement. Les êtres de fiction ont besoin de notre sollicitude ; mais en même temps, ce sont eux qui, par leur intensité existentielle[26], sollicitent cette sollicitude. Ils en indiquent la voie :

Leur cahier des charges [celui des êtres de fiction] inclut cette clause particulière que nous devons les continuer sans pouvoir pour autant les inventer. Ils ont ceci d’asymétrique, d’instable et, en quelque sorte, de penché qu’ils viennent à nous et exigent de nous que nous les prolongions, mais à leur façon, qui n’est jamais dite mais seulement indiquée. (246)

Non seulement, dit Latour, « nous nous trouvons sur leur trajectoire ; nous sommes une partie de leur trajet » (ibid.), mais ce trajet même crée ou transforme notre propre subjectivité :

Si l’œuvre a besoin d’une interprétation subjective, c’est dans ce sens très particulier de l’adjectif que nous y sommes assujettis, ou plutôt que nous y gagnons notre subjectivité. Celui qui dit « J’aime Bach » devient pour une part le sujet capable d’aimer cette musique ; il reçoit de Bach, on peut presque dire qu’il en « télécharge », de quoi l’apprécier. Émis par l’œuvre, ce téléchargement lui permet d’en être ému en devenant peu à peu l’« ami des objets interprétables ». (244-245)

Autrement dit, les êtres de fiction pour Latour ont une existence processuelle et interactive, qui relève d’une « création continue » (246) – création à plusieurs : leurs auteurs sont moins des créateurs que des « mandants » (244), laissant vivre leur vie à leurs messagers fictionnels, dont les destinataires font partie intégrante du trajet d’instauration, au point de s’y découvrir eux-mêmes (ou plutôt autrement) en cours de route. Latour dit que ces êtres « font réseaux » (246) ; nous disons que leur instauration est coopérative, en ajoutant un nœud à ces réseaux, la coopération entre plusieurs mandants et plusieurs mandataires, ici Diderot, Rétif, Fourier et leurs délégués fictionnels.

c)    Le problème du genre littéraire utopique

Le problème, cependant, bien dégagé par les lectures que proposent Ruyer et Macherey des utopies « classiques », est qu’un gouffre semble séparer l’histoire et les formes notamment politiques de ces utopies, et ce que nous appelons « vection coopérative d’utopisation » : ce gouffre n’impose-t-il pas un changement de concept, eu égard notamment à la contrainte qu’exercent les « systèmes » utopiques ? Pourquoi chercher des forces libératrices (de notre imaginaire) dans une tradition aussi peu libérale en apparence ? Comme le dit Macherey :

Chez More et Campanella, qui peuvent être pris comme les emblèmes d’une utopie de type « classique », celle-ci revêt avant tout un caractère institutionnel, étatique et politique : les systèmes qu’elle met alors en place sont, de façon frappante, contraignants, on serait tenté de dire totalitaires, en contradiction avec le programme émancipatoire qui, pourtant, les définissait au départ ; et c’est cette inquiétante contradiction qui retient de les prendre tout à fait au sérieux[27].

Si le cas de Bacon diffère quelque peu, car celui-ci déplace « la fiction utopique sur un nouveau terrain, où la réflexion sur le rôle social de la science joue le rôle principal[28]», force est de reconnaître que le genre utopique classique a ses « tares », en particulier sur la question de l’organisation de la société. Ces tares (« fixisme[29] », « la société considérée comme jeu de puzzle[30] »), Fourier, notamment, les traverse en partie : notre travail consistera non pas à masquer ces tares, qui sont bien réelles, mais à examiner comment mot à mot, d’un texte à l’autre au sein du Nouveau Monde amoureux (1816), et d’une œuvre à l’autre, jusqu’à la Théorie de l’Unité Universelle[31] (1822), acmé de sa pensée utopique (avant qu’il ne se consacre exclusivement à vanter les mérites économiques de sa théorie) – comment Fourier les travaille, les creuse et les sculpte fictionnellement au point de les utiliser comme ressorts actifs, constructifs et jouissifs de sa pensée sexuelle. On pourrait dire qu’il utopise ces tares en composant le texte troué, fragmentaire de son utopie sexuelle. De ce point de vue, le statut même du manuscrit qui est parvenu jusqu’à nous sous le titre de Nouveau monde amoureux, alors même qu’il n’a jamais pris la forme d’une œuvre achevée[32], est essentiel pour comprendre ces effets de trouage et de fragmentation, qui empêchent formellement de réduire le projet sexuel utopique de Fourier aux formats classiques, pleins et dogmatiques, du discours utopique traditionnel. Si Fourier pratique l’utopie à l’intérieur, ou plutôt sur les marges du genre utopique, dont il ne méconnaît pas une certaine tradition (en particulier Fénelon[33]), c’est à sa manière involontaire et créative, faite d’ébauches successives de plans (voir les notes philologiques de Simone Debout, au début de nombreuses « séquences »), rarement respectés à la lettre, et disséminés par un travail du texte (néologismes, tables, épisodes fictionnels, etc.) à la fois hétéroclite et insolite. On pourrait parler d’un accouchement ludique et visionnaire.

De même, Rétif, en suivant le trajet des « amphitryonades » de son héros Multipliandre, parvient à s’écarter, par pur émerveillement ludique, de ses propres penchants utopiques à l’ordre patriarcal et au colonialisme sexuel. A cet égard, nous espérons montrer que l’opération du merveilleux, qui permet à Multipliandre de varier son identité en changeant de corps, de voyager dans l’espace et ainsi de « visiter » de nouveaux corps non-humains, permet de modifier et d’assouplir sinon complètement, du moins par éclats, le schématisme des dispositifs utopiques de la Découverte australe (1781), l’autre grand roman utopique de Rétif.

Enfin, on ne saurait se contenter du Supplément au Voyage de Bougainville pour explorer la pensée sexuelle utopique de Diderot : même si Otaïti sert moins de modèle sexuel idéal que de miroir critique de la civilisation européenne, la norme sexuelle nataliste y est fondatrice alors qu’elle est mise entre parenthèses dans d’autres dispositifs fictionnels, plus joueurs, notamment dans Jacques le fataliste.

C’est que les vections d’utopisation dessinées par DRF ne sont pas purement et simplement fictionnelles ; ce n’est pas la fiction en elle-même, ou en général, qui effectue cette vection. C’est la fiction en tant qu’elle est modulée par des êtres de fiction singuliers et associés qui peut effectuer cette opération. Autrement dit, son énergie imaginative, passant notamment par le merveilleux, sa belle humeur, souvent très gaie et même gaillarde, sa liberté d’allure sont essentielles à son efficacité utopisante. C’est donc la forme ou plutôt la prise de forme singulière et coopérative des « êtres de fiction » « DRF » qui fait littérairement utopie. Barthes appelait cela « écriture » plutôt que « style » : non seulement Diderot, mais également Rétif et même Fourier – que l’on a trop réduits à l’état de victimes d’un « style » incontrôlé – mènent un travail qui relève proprement de « l’écriture », telle que la définit Barthes : non une simple « hypophysique de la parole, où se forme le premier couple des mots et des choses », c’est-à-dire le secret et la solitude du « style », mais tout autant « le choix général d’un ton, d’un éthos », prenant la force d’un « acte de solidarité historique » entre eux et avec la société où s’expérimente la « réflexion de l’écrivain sur l’usage social de sa forme et le choix qu’il en assume[34] ». Cette « écriture » désigne sinon un mode d’existence, du moins un type d’« insistances[35] », c’est-à-dire une « opération de pesée et de poussée », par laquelle « le système se défait en systématique, le roman en romanesque » ; et cela permettait à Barthes de ne plus voir en Fourier un « utopiste », mais un « scénographe : celui qui se disperse à travers les portants qu’il plante et échelonne à l’infini. »

Or ce mouvement de dispersion infinie de l’auteur dans sa scénographie décrit parfaitement pour nous le geste collectif d’utopisation opéré par Diderot, Rétif et Fourier : non seulement ils forment un trio, en mettant en scène, c’est-à-dire pour nous en fiction, leur pensée sexuelle ; mais ce trio, ou plutôt son acronyme, ne désigne lui-même (mais c’est cela le geste d’utopisation) que la « poussée » de leurs mandataires fictionnels. Fidèlement-infidèles à Barthes, et reproduisant le geste subversif du vol qu’il préconise pour « fragmenter le texte ancien de la culture, de la science, de la littérature[36] », nous lui volons le concept d’écriture pour n’en garder que la libido (qu’il évoque implicitement sous les termes d’« emportement », de « déploiement », et de « jouissance »), « laissant se détacher, comme une mauvaise peau, [son] sens reçu », intransitif et « sans objet »[37] – et c’est ce vol que nous proposons de maquiller sous l’expression de « modulation fictionnelle ».

d)   Les modulations fictionnelles du genre utopique

C’est ici qu’apparaît l’intérêt d’associer nos trois auteurs et plus exactement leurs diverses créatures fictionnelles. Les associer, c’est aussi les faire pencher les un(e)s vers les autres, c’est montrer que l’utopie est moins un genre figé, qu’un geste collectif d’utopisation où, à trois au moins, on coopère littérairement – par les phases complexes d’un mouvement continu de modulation qui entretient des résonances subtiles – pour infléchir et vectoriser le genre utopique.

Il faut ici être précis et éviter le jargon inutile : il y a des forces d’utopisation servant à libérer notre imaginaire sexuel. Ces forces utilisent la fiction pour s’exprimer, se tracer dans l’être : la fiction est leur ressource, leur texture. Or l’enquête sur les textes DRF montre que cette ressource est en réalité multiple, mobile et hybride : elle change de coordonnées d’un texte à l’autre, elle contamine d’autres modalités d’inscription et d’expression, notamment le discours argumentatif. L’important est de noter le caractère improvisé, ce qui ne veut pas dire anarchique, mais joueur et inventif, de la fiction DRF, qui se donne la liberté d’inventer au fur et à mesure sa consistance complexe : cela ressemble d’autant moins au genre utopique classique et à ses narrations bien encadrées, qu’elle flotte, devient et revient, inchoative ou redondante ; c’est moins un mode d’être en majesté monumentale, comme le conceptualise Souriau, qu’une série baroque, bariolée, de modulations. Les vections utopiques consistent donc en fiction ; mais cette consistance est elle-même modulable. Nous reprenons le terme de modulation à Simondon[38], qui désignait ainsi, par opposition à la rigidité du moulage, une prise de forme souple et dynamique. Ces modulations s’expriment grâce aux agents fictionnels délégués par Diderot, Rétif et Fourier : exemplairement, Jacques le fataliste, le duc Multipliandre[39] émané des lettres « posthumes», et Urgèle, la Pontife qui corégit les grandes manoeuvres du Nouveau monde amoureux.

Comment fonctionne plus précisément une modulation fictionnelle ? C’est une manière espiègle et malicieuse d’utiliser à la fois les formes consacrées de la fiction littéraire, qu’elle soit narrative ou dramatique (entretien, dialogue, contes, romans, fééries théâtrales[40], etc.), mais aussi tous les genres du discours pour les mettre à l’épreuve et « en action » (Fourier), sous des formes expérimentales qui n’ont rien à voir avec la logique statique de l’illustration rhétorique. Il ne s’agit pas de vignettes destinées à orner de leurs fleurs extérieures le discours de vérité de la science ou de la pensée utopique ; il s’agit de modules, plus ou moins longs, à la forme souvent improvisée, parce qu’ils se donnent précisément pour mission d’effectuer in vivo et in concreto, dans le tissu de la fiction, la vérification littéraire des énoncés théoriques.

Or on ne sait jamais ce qui peut revenir d’un test expérimental : c’est à la fois une chance et un risque. C’est précisément dans cette polarité-temporalité, dans ce tremblé qu’insiste le tempo de la coopérative sexuelle utopique : on n’y est jamais sûr, contrairement à ce que disait Ruyer, d’avoir trouvé définitivement la solution ; ou plutôt on se rassure « anaphoriquement » (Souriau), si bien qu’on a besoin périodiquement de se redire sa vérité sous des formes sensiblement et parfois insensiblement mais effectivement variées. C’est de là que peut provenir l’impression de répétition ou de lourdeur chez notre trio utopique : il faudra se rendre attentif aux variations disséminées dans l’alternance et le papillonnement des modules fictionnels.

On dira donc pour simplifier que les modulations fictionnelles agencées par notre trio DRF servent à utopiser, dans son work in progress, leur pensée sexuelle, par l’expérimentation littérairement variée de ses vertus théoriques (notamment sociales et politiques). Ce pragmatisme littéraire fonctionne ici comme un agent d’« autosurvol » qui permet à la fois la vérification et la relance aventureuse de l’intérêt de cette pensée. De là résulte le tremblé de sa pertinence (conceptuelle) : son im-pertinence (littéraire) espiègle. Nous pensons aux épisodes fictifs multiples du Nouveau Monde Amoureux qui ont tous pour fonction de tester le principe de la pluralité amoureuse, et qui finissent à force de variations anaphoriques – d’une « cour d’amour » (NMA, p. 210) à « une séance de rédemption » (ibid., p. 156) – par le compliquer en le rendant infinitésimal et cosmique. Nous pensons aux variations identitaires de Multipliandre, le héros principal des Posthumes, qui démultiplient les coordonnées d’une sexualité au départ rudimentaire (dominatrice jusqu’à l’impérialisme). Nous pensons enfin à la succession mouvante des images sexuelles dans le Rêve de D’Alembert.

e)   L’auto-exclusion de Sade

De ce point de vue, la mobilité des structures narratives de Sade pourrait s’associer convenablement avec la complication des structures textuelles de la coopérative DRF : Les Cent Vingt Journées de Sodome (1785) finissent en effet par se fragmenter en une série de tables arithmétiques qui sapent la ligne romanesque ; Justine recouvre trois textes différents, du conte gazé originel (Les Infortunes de la vertu, 1787) au roman pornographique (Justine ou les Malheurs de la vertu, 1791), jusqu’à sa sanglante radicalisation dans La Nouvelle Justine ou les Malheurs de la vertu (1797). Mais il y a dans la coloration, la tonalité et l’humeur de ses textes, c’est-à-dire au fond dans la culture qui les imprègne, une série de motifs (il faudrait dire de motions) qui nous conduisent à exclure Sade de notre coopérative – ou plutôt qui entraînent Sade sur un autre chemin, que seul peut-être le Rétif de L’Anti-Justine (1798) a frayé, mais justement pour accuser, dans le détail de l’écriture pornographique, leurs différences[41].

Trop sûr de son fait et de son scandale, bien calé dans l’accomplissement obscène de sa rhétorique classique[42], Sade plonge ses dispositifs sexuels dans une encre noire et ciselante qui dépare fortement les dégradés rococos de Rétif et Fourier ; sa cinglante assurance et ses imprécations lui attireraient les moqueries malicieuses de Diderot, tandis que les facétieux Rétif et Fourier feraient de lui un portrait burlesque ; sa bile noire, orageuse et destructrice, l’empêche de collaborer à la fabrication optimiste d’un plan de consistance utopique – si l’on aime Sade, c’est pour l’addition soustractive des massacres et les foudroiements de l’orage (voir la mort de Justine).

C’est que sa culture, savante et aristocratique, le distingue radicalement de ces autodidactes que sont Rétif et Fourier. Diderot, lui, fait de la sienne un usage tout différent, plus mélangé, plus rustique et plus gai, notammant dans Jacques le fataliste, où le genre « poissard » de Vadé se conjugue à la réactivation folklorique des fabliaux égrillards de l’époque médiévale (notamment dans l’épisode de Bigre père et fils[43]). Bref, Sade et la coopérative DRF sont peut-être de la même époque, mais ils ne sont pas du même monde : leurs textes ne créent pas la même ambiance, ni ne modulent une même mélodie. Au point qu’on peut dire que, malgré des ressemblances superficielles, il règne entre eux plus qu’un discord : un malentendu[44].

 

3) Un protocole d’enquête littéral et pragmatique

Comment faire à notre tour pour rendre compte de l’humeur et de la texture de notre coopérative ? Nous voudrions décrire le trajet ou plutôt les trajets de sa gestation et de son « instauration » littérale, à bord d’un véhicule lancé dans l’espace fictionnel par Diderot le 15 octobre 1759 pour rejoindre son éternelle amante épistolaire, Sophie Volland, et qui finit sa course en 1822 au milieu des « copulations aromales des planètes » (Théorie de l’unité universelle), après avoir relié par lettres animiques deux amants séparés par la mort, les héros des Posthumes de Rétif[45].

Ce n’est pas un parcours chronologique, allant d’une œuvre, les Lettres à Sophie Volland (1759), à une autre, la Théorie de l’unité universelle (1822), et faisant des Posthumes (1802) le chaînon illuministe manquant. On ne reconnaîtra guère que des fragments des deux premières, et la dernière sortira transformée de cette coopération trans-temporelle. C’est que, forcés de suivre des modulations, nous enquêterons par feuillets détachés et aspects entrevus. Il y a des strates, mais pas de géologie : c’est plutôt un mille (et une) feuilles (ou modules) qui charme par sa texture et ses cassures de rythme, chaque morceau se superposant imparfaitement aux autres et donnant à l’ensemble une rythmique constitutive du format utopique – ce dernier terme étant à prendre littéralement comme quelque chose qui n’a pas sa place adéquate dans les coordonnées de notre espace-temps, de nos genres littéraires ou de nos disciplines universitaires, mais qui investit de multiples décalages en son sein. Ce seront autant d’aspects ou d’aperçus, d’éclats sexuels utopiques miroitant dans tel ou tel fragment, telle ou telle modulation fictionnelle de tel ou tel texte : l’espace n’en est configuré ni par les œuvres complètes de chaque auteur, ni par des œuvres nombreuses, ni même par la notion d’œuvre comme totalité unifiée.

C’est particulièrement vrai pour Rétif, au regard de l’immensité de sa production, puisque nous n’avons choisi de ne travailler que sur Les Posthumes (1802) – texte qu’il serait malvenu de décrire comme une totalité unifiée, tant sa structure composite le menace souvent d’implosion. Mais c’est aussi le cas de Diderot, car la Correspondance à Sophie Volland se réduira ici à une lettre datée du 15 octobre 1759, les Bijoux indiscrets à un chapitre additionnel (« Des voyageurs », qui date des années 1775-1780, désormais BI), et Jacques le fataliste (1778-1780, désormais JF) à sa fin. Si nous étudierons plus complètement le Supplément au Voyage de Bougainville (1773-1774, désormais SVB), et le Rêve de d’Alembert (1782, RA), c’est parce que leur format divisé, enchâssé et multi-générique, se prête volontiers à un commentaire modulaire. Quant à Fourier, la fiction rythme seulement certaines séquences du Nouveau Monde amoureux et de la Théorie de l’unité universelle, sous la forme d’« épisodes » ou de « tableaux » de la vie harmonienne. Il est dès lors essentiel au dispositif du commentaire qu’il soit non seulement librement extractif (saisissant l’occasion de passages qui vont bien au montage de la pensée sexuelle utopique), mais souplement associatif, éclatant volontiers la chronologie, la hiérarchie des genres et celle, canonique, des auteurs.

Nous pratiquerons donc un interventionnisme textuel proche de celui théorisé par Michel Charles, en faisant varier la dimension des textes choisis (fragment de lettre pour Diderot, ou long épisode fictionnel chez Fourier) ou la nature des éléments analysés (table, tableau, série, point de doctrine ou module narratif chez Fourier), dont on comparera les effets d’utopicité chez un même auteur ou d’un auteur à l’autre (ainsi du régime d’utopicité de la science chez Diderot et Rétif). « Modification de la focalisation ou […] du relief[46] », notre regard interagira avec la dynamique des textes, sans présupposer leur unité objective. Dès lors, on peut se demander si l’attention à la richesse et à l’hétérogénéité des formats textuels, et même le soulignement de leur complexité, là où ne semble percer que l’itération obsessionnelle du fantasme (comme cela semble le cas chez Rétif et Fourier), ne vont pas conduire notre étude dans l’impasse d’un anarchisme méthodologique, incapable de restituer le fonctionnement des textes de Diderot, Rétif et Fourier, avec l’« élégance », la « cohérence » et la « rationalité » d’un modèle d’explication « destiné à circuler dans un espace de communication, d’échange et de débat. » Comment donner à notre étude ces trois vertus, sans construire cependant un modèle ou un « analogue rationnel » de la coopérative DRF qui, visant à en simplifier pédagogiquement le fonctionnement, risquerait d’en appauvrir la richesse fictionnelle, et surtout d’en trahir l’intensité utopique ? Il y a dans le geste d’utopisation, et nous retrouvons ainsi la leçon de Barthes à travers un prisme légèrement décalé (qui est sans doute l’effet de la substitution de Diderot et Rétif à Sade et Loyola), une « violence qui lui permet d’excéder les lois qu’une société, une idéologie, une philosophie se donnent pour s’accorder à elles-mêmes dans un beau mouvement d’intelligible historique[47]. » Cette violence et cet excès, un « analogue rationnel » risquerait de les canaliser, sinon de les réprimer : l’enjeu de notre méthode consiste très précisément à restituer « cet excès » (qui, pour paraphraser Barthes, « a nom : » fiction utopique) sans verser dans le romantisme du « texte terroriste ».

C’est pourquoi nous proposons une enquête littéraire, c’est-à-dire littérale et expérimentale dans sa forme même, qui n’interprète pas les textes de l’extérieur et en surplomb, pour y déchiffrer un grand Sens latent – mais qui les compose, les lie et les écoute, pour faire entendre l’écho triplement diffracté de la pensée sexuelle à la fois cosmologique, politique et éthique qu’ils font résonner : car c’est ainsi que les textes ont résonné ensemble à nos oreilles (et, c’est notre espoir, à celles des lecteurs et lectrices qui suivront le fil de notre tramage). La belle humeur de ces textes gais et jouissifs suggère une manière joyeuse, joueuse et donc parfois néologique, d’explorer et de prolonger l’extension et l’intensité de leurs lettres, afin de traduire leur densité de vie et d’inventivité utopique : tout l’effort (la libido critique) exige de se passer de la catégorie d’« imaginaire » et oblige ou plutôt excite à refaire celle d’« utopie », si marquée par le rêve, l’irréalité, et surtout le dogmatisme. On donnera donc à sentir la texture fluide (cosmique), les goûts variés (« chéris et particuliers », dit Rétif) et les « idiorrythmies » (Barthes[48]) de la coopérative sexuelle utopique, en ne les séparant jamais de l’affect qui les porte et les transporte vers nous, cette grande gaieté créative, que tous nos textes ont en commun – car c’est peut-être pour eux le meilleur moyen d’exister ensemble (avec leurs différences) que de nous affecter de cette gaieté qui nous fait du bien. Les textes (e)utopiques sont des textes pragmatiques, on devrait dire déjà par eux-mêmes des micro-modèles ou plutôt des modulations de vie, qui, à nos yeux, ne se situent pas dans le possible logique de Leibniz, où les localise Pierre Bayard quand il modifie la temporalité de l’histoire littéraire pour faire apparaître « le travail de création effectué en commun par des auteurs appartenant à des époques différentes[49] ». Nous préférons situer ces modulations dans, ou plutôt entre, nos « formes de vie », comme interruption, relance, dégagement d’une « vacuole » (Deleuze[50]) de bonheur sexuel.

Lire utopiquement, c’est élire des textes, qui par leur être (celui des êtres de fiction), nous font effictivement du bien : on prendra garde à ne pas y voir simplement « l’agrément » revendiqué par la poétique classique (bien que tous nos auteurs s’accordent là-dessus) ; ce serait faire des fictions sexuelles utopiques un simple divertissement, ne modifiant rien à nos manières de penser, c’est-à-dire de vivre. L’utopie n’est pas une diversion ; c’est un mode d’action cosmique, politique et affectif : et ce n’est pas parce qu’elle traverse des textes pour y consister qu’elle en agit moins sur nous. Egayer notre imaginaire sexuel à coup de voyages interplanétaires et de dispositifs sexuels merveilleusement libéraux, ce n’est pas parler la langue des chimères ; ni même la langue « morganatique » de Souriau : c’est insister puissamment dans l’être, sans en appeler à notre sollicitude. La gaieté ne réclame en effet nulle « sollicitude » (Souriau/Latour) : le sujet qu’elle façonne, à coup de fictions, n’a pas la tristesse des êtres apitoyés ; c’est un sujet ou plutôt un « transjet » (la trace déposée par un trajet) qui se découvre étonnamment gai, c’est-à-dire libéral et joueur sur les questions sexuelles – comme l’est Jacques qui joue à se dépuceler, Multipliandre à se dé- et recorporer, ou Urgèle quand elle compose des symphonies de « manies amoureuses » (NMA, p. 371).

Les êtres de fiction DRF ne réclament pas notre sollicitude ; ils ne réclament rien : ils nous aèrent, nous émerveillent et nous égayent. Et de cette triple vection utopique naît l’égaiement de notre imaginaire sexuel, comme les enfants s’égayent en sortant de l’école. Mais comment (d)écrire un mouvement d’aération ? Autant trouer la page pour y faire passer l’air. Comment traduire un émerveillement sans tomber dans l’occulte et l’ésotérique ? Comment, enfin, transmettre un sourire sans se transformer en comique troupier ?

Cela exige d’abord la référence consistante à des spéculations cosmologiques risquées et aventureuses, mais à ce titre capables d’accompagner la gestation de cosmo-fictions utopiques : d’où l’usage expérimental de Whitehead[51] et Ruyer. Cela suppose ensuite de conjoindre le savoir méthodique des formes, formats et espaces scéniques du merveilleux au XVIIIe siècle (Perrin, Poirson[52]), qui ont inspiré Rétif et Fourier, avec les tentatives contemporaines, qu’ils anticipent avec Diderot, de forger une pensée sexopolitique radicale et  transversale, attentive à l’oppression ou à la dénégation des pratiques sexuelles minoritaires. Cela se traduit enfin par un travail, ou plutôt un amour de la lettre : la lettre, pas la Littérature, pas tant les mots que leurs missives (dans le dispositif épistolaire des Posthumes), que leur typographie bancale ou inventive (dans Les Posthumes et dans le Nouveau Monde Amoureux), et même l’orthographe : car dire Bigre plutôt que bougre, dans Jacques le fataliste, n’est pas tant un exercice de rhétorique euphémique, qu’une manière espiègle et sans doute plus joyeuse (tant le ‘i’ illumine le mot davantage que le ‘ou’) de dire et de (faire) faire des bougreries.

Impossible donc d’observer et d’explorer la constitution de la coopérative DRF sans se mettre à la place et dans le corps lettré de ses actants littéraires : Multipliandre, qui explore les confins des Lumières à bord de son véhicule science-fictionnel et qui irradie finalement en nouveau soleil au centre de la fiction sexuelle utopique (à la fin des Posthumes), est d’abord un être de fiction littéraire qui rend des comptes par lettres interposées ; le délire de d’Alembert s’achève dans un orgasme éjaculatoire qui fait bégayer son langage (JF, p. 129), tandis que toute (ou presque) la gaillardise des amours de Jacques passe sur le compte (conte) mi-folklorique mi-linguistique d’un jeu de mot espièglement euphémique ; enfin, impossible de lire le texte de Fourier sans buter sur ses blancs, ses ratures (c’est surtout vrai du Nouveau Monde Amoureux), ses prodigieux ou saugrenus néologismes, ses bizarreries syntaxiques,  ses erreurs dans la transcription des codes littéraires ou de l’ARN langagier, les fééries théâtrales s’ordonnant ou plutôt embrayant sur des séries arithmétiques. La pensée sexuelle devient utopique en faisant travailler littérairement la fiction sur son plan d’immanence. Ou plutôt, la littéralité joyeuse et inventive de ce travail façonne la consistance spéciale de ce plan, qu’on peut bien qualifier dès lors d’indissociablement littéraire et utopique : il échappe à l’emprise du discours philosophique traditionnel, auquel il redonne une fraîcheur créative.

Ontologie et pragmatique

Cependant, notre protocole d’enquête n’est pas purement esthétique, il mobilise tactiquement des outils littéraires, cosmologiques, politiques et affectifs afin de faire sentir, goûter, c’est-à-dire partager et peut-être essaimer un nouveau type de sexualité : la sexualité fictionnelle utopique. C’est un branchement sexopolitique sur la micro-enquête de Bruno Latour explorant les êtres de fiction, visant à faire apparaître l’originalité et surtout l’utilité des êtres de fiction sexuelle utopique. Il s’agit donc, comme chez Latour, d’une enquête à la fois ontologique et pragmatique, et plus précisément d’un exercice grandeur nature ou plutôt « texture », si l’on ose dire, sur l’opérativité des êtres de fiction sexuelle utopique : comment fonctionnent-ils non pas seulement en eux-mêmes, dans leur solitude d’objets esthétiques, mais par rapport à nous et à nos problèmes sexuels ? On n’attendra pas de solution toute faite à ces problèmes, car la puissance de la fiction utopique consiste seulement à reconfigurer les données de ceux-ci, en façonnant des dispositifs ouverts, combinables et révisables. Ultime régime d’utopicité et le plus important peut-être pour ne pas se tromper de terrain : les dispositifs sexuels utopiques fonctionnent comme des dispositifs pragmatiques[53].

 

4)    Comment fi/onctionne la coopérative sexuelle utopique

On démontera donc le fonctionnement et l’association des êtres de fiction DRF, en rendant compte de leurs trois opérations les plus utopisantes :

1) L’opération cosmologique ou plutôt cosmogénétique, qui effectue dans la matière de la fiction, à travers le parcours de délégués fictionnels, la genèse de la matière-énergie spéciale dont sont faites les relations amoureuses utopiques. Énergie moléculaire et magnétique chez Diderot, solaire chez Rétif, aromale chez Fourier – ce panel d’énergies renouvelables servant à composer un cosmos qui n’est pas fermé sur sa perfection monumentale, comme le pensait Souriau, mais branché sur l’investigation diagonale du socius.

2) Car il s’agit essentiellement d’inventer un nouveau bonheur sexuel commun, n’excluant personne, « pas même marins »[54]. C’est ici qu’on comprend l’intérêt de la texture propre du cosmos sexuel utopique : il est destiné à diffuser sa générosité sur une civilisation qui a rendu l’amour égoïste, à travers l’institution du mariage monogame. Nos utopistes, planant sur leur cosmos solaire et aromal, construisent ou plutôt instaurent non pas de nouvelles institutions remplaçant le mariage, mais un autre rythme instituant, qui ne délaisse personne et explore de nouveaux devenirs sexuels, marqués par la délicatesse, la joie et le souci du collectif. Une merveilleuse éthopolitique sexuelle, à la fois idiorrythmique, coopérative et virtuose, capable d’allier la vitesse à la qualité des caresses amoureuses, surgit, qu’on appellera libérale, pour subvertir sur son terrain l’ultra- ou le néo-libéralisme individualiste et possessif de la civilisation post-libertine – sans tomber dans l’autoritarisme des macro-dispositifs utopiques classiques. Nos utopistes sont les enfants naturels, c’est-à-dire libéraux, généreux et coopératifs, de la littérature libertine-libertaire – sa descendance légitime, à travers Sade, étant réalisée socialement et techniquement dans notre monde contemporain.

3) Surtout, ce sont des enfants joyeux et facétieux, animés par une commune gaieté : tel est le ton que prend le texte sexuel – le sexte – quand il se fait merveilleusement libéral. Faire sextuellement utopie, c’est venter, libéraliser nos amours sur le ton de la gaieté, et non celui de la « dissertation » sadienne. Diderot, Rétif et Fourier se laissent aller à l’aventure provinciale ou autodidacte sur les basques d’un « garçon de fêtes », Prince des sots et de l’amour, Jacques le Champenois, ou sur les ailes métempsycotiques d’un charlatan cabalistique héritier de Cagliostro, avec ce Multipliandre qui rêve de rétablir l’âge d’or entre Courgis et Sacy, en Bourgogne, avec une douzaine de bergères, qui lui raconteraient tous les soirs des histoires, en lui faisant d’eugéniques enfants. Et nous n’oublierons pas la Pontife Urgèle transposée des scènes en carton-pâte de l’opéra-comique médiévisant (La Fée Urgèle de Favart et Duni[55]) sur le théâtre burlesque des croisades amoureuses, où elle régit en générale les « immenses manœuvres » bachiques des « pieux savetiers d’occident » (NMA, p. 361). La gaieté de Diderot, Rétif et Fourier n’est pas strictement la même, mais elle consonne et fait prendre la sauce, le liant coopératif, comme un air de famille qui ferait tenir debout, plutôt penché vers nous, en souriant, le plan d’immanence des amours utopiques. 



[1]          Voir La Révolution moléculaire, Paris : Les Prairies ordinaires, 2012, p. 26.

[2]          Le mode d’existence « fantômal », qui suppose un « pavois sur lequel nous les élevons », est, pour Étienne Souriau, celui des « êtres de fiction » : voir SOURIAU E., Les Différents modes d’existence, Paris : PUF, 2009, p. 133 et 134 (désormais DME).

La Philosophie hors de soi

Présentation

La philosophie est-elle une discipline ? Sans doute - à condition toutefois de l'éprouver dans ses marges. C'est le pari fait dans une collection qui, pour déplier l'espace philosophique, réfléchit les pratiques de savoir, donne la parole à l'anthropologie ou à l'histoire, interroge la justice et recourt à l'utopie. L'exigence de rationalité va ici de pair avec la volonté d'intervenir dans la réinvention de l'histoire.

« Ce qui, de la philosophie, se dit dans ses écarts »

Sous la direction de Bruno Clément